Marcel Duchamp Fountain, 1917, © Alfred Stieglitz / The Warriors,  Marsden Hartley

Une histoire de meurtre

par Didier Rostoucher
3 février 2019

Nietzsche parlait de démolition, Heidegger préférait le mot "Destuktion" et Derrida a trouvé le terme "déconstruction".

Tout grand peintre, ou école de peinture, fête souvent sa naissance avec un parricide : celui de son (ses) Maître(s), ou de ses prédécesseurs, surtout chez les modernes.

Miro écrivait en 1930 qu’il voulait  "tuer, assassiner ou violer" les méthodes conventionnelles de la peinture.

Nous ne sommes pas éloignés du complexe d’Œdipe, où le jeune garçon qui désire sa mère, doit symboliquement tuer le père pour exister enfin. Il y a de l’enfant sous la férule du Père chez un grand peintre. Un peu comme chez les enfants des grands acteurs qui doivent se faire un prénom. 

En peinture depuis quelques temps déjà, il est ardu d’éclore ailleurs que sur les ruines de l’existant. Duchamp l’avait bien compris, lui qui exposa une cuvette de toilettes dès les années 20 !

Les vieux pots ne font pas les bonnes recettes car rien n’est pire que de s’entendre dire qu’on est dans la lignée d’untel. Sinon survient alors en bouche un arrière-goût amer de manque d’originalité, voire d’imitation, crime suprême !

Non, le talent ne peut s’exprimer que dans l’ultra-nouveauté, dans le jamais vu. Chaque période a de toutes ses forces instauré ses propres références, qui furent elles-mêmes dévastées par celles de la période suivante. Eh oui, en peinture comme en mode, tout passe…

Chacun a compris que l’éradication du passé, la volonté révolutionnaire de faire table rase n’est qu’illusion : chaque grand artiste a commencé ses gammes sur ce qui se faisait communément, et dans chaque grand bouleversement, la nouveauté eut besoin du passé pour se forger, comme la lumière a besoin des Ténèbres, le blanc du noir ou le sacré du profane.

Je suis d’ailleurs toujours sidéré de constater combien ceux qui ont cassé les codes étaient capables de parfaitement dessiner et peindre de manière classique !

De toute manière, pour faire nouveau et justifier ce saut créatif, il faut connaître ce qui s’était fait avant. Un peu comme un homme vertueux combattant le mal : il doit l’avoir fréquenté de près avant, tant on ne combat bien que ce que l’on connaît bien.

Nietzsche parlait de démolition, Heidegger, dans Etre et Temps, lui préférait le mot "Destuktion" et Derrida a trouvé le terme "déconstruction", qui paraît le mieux adapté concernant la peinture.

Déconstruire l’art existant, trouver ses failles, ses limites, voire ses béances, voilà des termes qui pourraient s’appliquer à l’objectif de l’analyse freudienne pour un humain et qui nous rapproche peu ou prou du meurtre du Père.

Finalement, en peinture comme dans la vie, tout commence par un processus d’individuation qui fabrique un artiste, le rend autonome et libre.

Un grand artiste qui naît, c’est finalement comme une initiation : tout passe d’abord par la mort du vieil homme en lui, pour laisser place à une renaissance mais avec un degré de conscience supérieur de son message pictural.

Une sorte de processus alchimique, où au fond de l’athanor, l’artiste se "purifie", évacue ses scories, pour clarifier son art…