Billet d'humeur sur la peinture contemporaine

par Didier Rostoucher
26 juillet 2019

Ce n’est pas la passion qui détruit l’œuvre d’art, c’est la volonté de prouver.

Fut une époque où personne n’avait besoin d’être agrégé en philosophie ou sociologue pour se faire sa propre idée de l’œuvre d’un peintre.

L’art contemporain, par une étrange manie, a développé depuis de nombreuses décennies un discours d’ailleurs souvent jargonnant, pour s’expliquer.

Il apparaît même parfois que le discours pourrait être plus important que l’œuvre elle-même, comme si cette dernière n’était qu’anecdotique.

Cela est encore plus flagrant quand il s’agit d’un groupe d’artistes ou d’une ‘’école’’, qui ressent la nécessité de se positionner dans l’histoire de l’art en expliquant son apport au monde !

Je constate aussi que cette tendance à écrire se développe dans toutes les grandes expositions parisiennes, avec des textes d’une longueur infinie, rédigés probablement par le commissaire de l’exposition, pour expliquer en termes abscons ce que l’on peut soi-même voir en faisant trois pas vers les toiles accrochées. Au point que beaucoup de visiteurs passent plus de temps à lire, comme de bons élèves désireux d’engranger du savoir, les textes écrits sur le mur d’entrée de chaque salle qu’à regarder les œuvres exposées !

Bref, on ne peut plus montrer de l’art contemporain sans que l’artiste ou son ersatz (critique d’art) écrive sur lui-même ! Comme si l’art avait besoin d’être publicisé, expliqué, décortiqué, et surtout comme si l’art suprême était plus le texte sur l’art que l’art lui-même ! 

Les langues de vipère traditionnalistes vous expliqueront que moins les œuvres parlent d’elles-mêmes, autrement dit plus elles sont vides, plus il faut écrire dessus pour leur donner du contenu ! 

Objection évidemment à rejeter, même s’il faut admettre qu’un Boticelli serait de prime abord certainement plus facile d’accès qu’un Barnett Newman à un Candide qui serait soumis à la production de ces deux peintres pris au hasard. Ce qui figure une représentation d’une forme connue (personnes, paysages, objets, etc) est peut-être plus simple à envisager qu’une abstraction, fut elle expressionniste, lyrique ou autre.

Bien que…

On frise parfois la schyzophrénie quand le discours théorique vient contredire l’activité de l’artiste ou l’inverse. Cette réflexion m’était venue il y a bien longtemps au sujet d’Arman notamment. 

Ah les magnifiques textes de Pierre Restany, célèbre historien et critique d’art connu (dont Andy Warhol avait dit qu’il était un mythe, rien que ça !), reprenant les mots d’Arman qui critiquait la société de consommation et expliquant ainsi la leçon donnée à l’homme moderne au travers de ses accumulations. Le mot d’ordre était le suivant : ‘’faire du consommateur un producteur d’art’’. Ben voyons !

Et quelle ne fut pas ma surprise de constater peu après qu’Arman, tel un bon chef d’entreprise gérant une marque connue et ‘’valuable’’, allait décliner ses ‘’colères’’ violonesques sur des bijoux de pacotille et même des foulards !

J’aime Arman, là n’est pas le problème, mais je suis bien obligé de constater qu’il a appliqué le même marketing à sa production que celui qu’il critiquait sur un plan général. Je ne l’en blâme pas, cette société de consommation lui a même donnée l’idée de ce qui allait le rendre célèbre.

L’autre aspect de ces textes théoriques expliquant l’art (contemporain) est leur prétention sémantique. 

Vous vous êtes arrachés les ongles sur le bois usé de votre bureau en lisant Kant, mais en finale vous en avez retiré un enseignement sur la morale et la métaphysique.

Vous avez lu le Zarathoustra de Nietzsche, votre esprit a longuement vagabondé et réfléchi sur la réflexion poétique parfois hermétique et aux multiples sens de l’auteur, mais vous êtes sorti différent de cette aventure.

Que vous reste il de ces discours sur l’art contemporain ? Rien, ou si peu !

Ils m’ont souvent donné l’impression d’un vide abyssal que l’auteur voulait cacher derrière une écriture savante. Parfois, on a même l’impression que leurs auteurs jouent au bourgeois gentilhomme en ré-inventant l’abécédaire de l’art en rupture avec ce qui précédait.

J’aime les artistes sans retenue, j’exècre les discours sur l’art. Parfois, l’art contemporain me ferait presque penser à un homme amoureux qui préfèrerait parler d’elle (ou de lui, on va m’accuser de sectarisme), au lieu de vivre avec elle (ou lui, bis repetitam).

L’art se vit, s’éprouve, mais ne se prouve pas. Les ‘’écriveurs’’ d’art contemporain devrait apprendre la phrase de Malraux : « Ce n’est pas la passion qui détruit l’œuvre d’art, c’est la volonté de prouver ».