Pablo Picasso, Buste de femme au chapeau (Dora), 1939  Huile sur toile  55.0 x 46.5 cm  Fondation Beyeler

MERCI PICASSO !

par Didier Rostoucher
6 septembre 2019

Chacun a en tête les portraits de Picasso, qui déplaçait tout, mettait des yeux entre les jambes, mixait une vision de face et de profil du même visage, etc…‘’Une peinture qui mord’’, selon les propres mots de l’artiste ! Et en tout cas, aucun souci de ressemblance avec le modèle.

Le débat sur la ressemblance entre une œuvre et le sujet représenté me semblait réglé depuis belle lurette, et définitivement depuis l’impressionnisme, le cubisme et le surréalisme et l’abstraction.

Débat clos depuis que l’homme s’était affranchi de cette règle consistant à imiter le plus fidèlement possible la nature et les vivants, obligation d’un autre âge où le sujet représenté était une création de Dieu que l’homme se devait d’imiter respectueusement au plus près de la réalité.

Chacun a en tête les portraits de Picasso, qui déplaçait tout, mettait des yeux entre les jambes, mixait une vision de face et de profil du même visage, etc…

‘’Une peinture qui mord’’, selon les propres mots de l’artiste ! Et en tout cas, aucun souci de ressemblance avec le modèle.

Alors qu’il y a longtemps, j’étudiais sa peinture pour essayer de la comprendre, quel ne fut pas mon étonnement de lire ces mots de Picasso :

‘’Il faut fortement viser à la ressemblance pour aboutir au signe. Pour moi, la surréalité n’est autre chose, et n’a jamais été autre chose, que cette profonde ressemblance au-delà des formes et des couleurs sous lesquelles les choses se présentent’’.

Picasso s’amusait à jouer avec mes nerfs, il lui était facile de cultiver le paradoxe, lui qui avait fait exploser toute notion de ressemblance ! Je n’y voyais qu’une coquetterie socratique (vous vous rappelez tous de son ‘’je sais que je ne sais rien’’…).

Cette première réaction passée, je compris vite qu’on ne peut pas voir, ou même concevoir une chose de tous les points de vue possibles simultanément, pour reprendre la phrase d’Alexander Calder.

Devant une peinture cubiste de Picasso, le piège le plus difficile à éviter est l’analyse cartésienne vers laquelle notre esprit nous pousse et de trouver une explication logique à la représentation étrange que nous regardons.

PABLO PICASSO Buste de femme au chapeau (Dora), 1939  Huile sur toile  55.0 x 46.5 cm  Fondation Beyeler,

Picasso peignait la réalité, ou plutôt sa réalité… Au sujet des multiples portraits qu’il a fait de Dora Maar, il écrit ceci :

« Pendant des années, je l’ai peinte en formes torturées, non par sadisme ou par plaisir. Je ne faisais que suivre la vision qui s’imposait à moi. C’était la réalité profonde de Dora’’.

Cette phrase du Maître sur Dora Maar est très intéressante, car elle situe bien le niveau de lecture d’un sujet par un grand artiste.

Il y a le premier sens, la lecture basique, celui de la reproduction de ce que l’on voit.

Puis on passe à un sens de lecture plus exigeant, celui de l’exégète, du spécialiste. Que ce soit dans la forme ou dans le fond. Le sujet représenté demande du savoir culturel pour mieux l’appréhender.

On arrive alors à un sens de lecture supérieur, celui de l’herméneutique. Initialement, cette science est celle de l’étude des livres et textes sacrés, pour en déceler le(s) sens caché(s). Par extension, elle s’applique à toute lecture qui a l’ambition de traverser le miroir et de voir ce qu’il y a derrière, le sens caché des choses, ou ce que Picasso appelle la réalité profonde.

On dépasse ainsi le sens logique, ou celui du spécialiste de tel ou tel artiste, qui pourra gloser des heures durant sur le pourquoi du comment.

On pourra enfin regarder l’œuvre avec les yeux de l’artiste lui-même. Finalement, peu importe que notre interprétation de l’œuvre soit identique à celle de l’auteur, l’essentiel est de faire soi-même œuvre d’imagination, en fait de création. Chaque spectateur d’un tableau de Picasso, pour reprendre le même exemple, se doit de la re-interpréter en artiste, avec tout ce qui le constitue en tant qu’être humain, ses désirs, ses angoisses et ses peurs, ses béances, sa culture, son passé, etc… Il s’agit alors moins de savoir que de Connaissance : de Soi, de l’Autre et du Monde.

On dit souvent qu’une œuvre révèle le talent d’un artiste ; elle révèle plus sûrement sa psychologie. Ce qu’il est en profondeur.

On entend tout aussi souvent chez un béotien qu’une œuvre lui a suscité de l’émotion (ou pas d’émotion du tout, ce qui revient au même). En vérité, on devrait se moquer comme de sa première chemise d’une émotion, ou d’une non-émotion. Mais plutôt deviner ce qu’une émotion, ou son absence, révèle de nous-même à nos propres yeux.

Ne pas faire ce travail, c’est ne pas rendre hommage à un artiste. Ne pas se hisser à un niveau de lecture herméneutique, c’est en quelque sorte mépriser son travail par manque d’exigence, que le sujet représenté ressemble ou non à la réalité.

Enfin, si vous faites ce travail et que vous êtes particulièrement doué, vous atteindrez le niveau ultime de lecture, la lecture prophétique. Vous découvrirez peut-être le sens de l’art, le sens de la vie, le sens de votre vie et saurez intuitivement quoi faire pour appliquer cette fameuse injonction, Graal de tout être humain, reprise de Pindare à Nietzsche :‘’deviens ce que tu es’’ !