© Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe  Grégory Maillot/Agence point-of-views.ch

Jean-Claude Gandur

par Vanna Karamaounas
8 février 2019

Je veux diffuser la connaissance, être un passeur. Ceux qui savent ou ont accès au savoir doivent donner une chance aux autres d’accéder également à la Connaissance et à la Beauté.

 

Je ne peux pas imaginer me départager de mes objets d’arts.  C’est un travail intellectuel que j’ai fait par goût, par instinct, par plaisir. J’aime être entouré de ces objets variés et de différentes époques. Dans toutes mes maisons il y a des œuvres d’art, de la cave au grenier.

 

Homme d’affaire et grand collectionneur d’art, vous êtes né à Grasse dans le sud de la France, puis vous avez grandi à Alexandrie, cité d’Alexandre le Grand, ville cosmopolite et portuaire égyptienne au bord de la Méditerranée.  Jusqu’à quel âge y avez-vous vécu ? 

Ma famille habitait déjà l’Egypte depuis le début du 19èmesiècle, ce n’est pas un hasard que nous y soyons revenus avec mes parents après ma naissance en France. Nous avons quitté l’Egypte définitivement en 1961. J’avais alors 12 ans.

Vos parents, étaient-ils sensibles à l’art et vous ont-ils éduqués dans ce sens ?

Ma famille plus que mes parents. Ma famille au sens large, mes aïeux, mes grands-oncles avec énormément de collections mais très curieusement très peu de collections d’archéologie, c’était surtout de l’art des XVIIe et XVIIIe français ou européen, beaucoup de tableaux. Chez mes grands-parents il y avait des tableaux de l’Ecole de Paris, Derain, Marquet, Utrillo, Vlaminck, etc.

A l’époque hellénistique le phare d’Alexandrie était l’une des sept merveilles du monde, il y avait aussi une importante bibliothèque. Grâce à cet environnement de votre enfance, pensez-vous avoir été influencé par le Moyen-Orient ou l’archéologie en particulier ?

Oui incontestablement, j’ai découvert l’archéologie très tôt puisque j’ai visité avec mes parents les pyramides à l’âge de 9 ans, c’était un choc visuel. Quand vous êtes devant, c’est la révélation, c’est absolument inimaginable de voir ces trois pyramides. A l’époque il n’y avait presque pas de construction autour, c’était encore le désert. J’ai des souvenirs d’enfant extraordinaires, où à 6 heures du matin, avec mon père on cavalait à cheval autour des pyramides, ce qui est absolument impossible aujourd’hui.  J’ai découvert Saqqarah et la nécropole des premiers pharaons avec les courses d’écoles lorsque j’avais 10 ans. J’ai grandi là-dedans, nous parlions à la maison de civilisation grecque et romaine et à l’école, j’étais passionné d’histoire, j’avais des petits bouquins sur la mythologie racontée aux enfants.  J’ai été bercé par tout ça à la maison et à l’école suisse d’Alexandrie. Il y avait une forte colonie suisse à Alexandrie en plus des grecs et des juifs. Dans ma classe c’était une mosaïque. 

Quelles études avez-vous faites ? Quel a été votre parcours avant d’arriver à votre passion pour l’art ?

J’ai étudié le droit et les sciences politiques. Et j’ai été diplômé à l’Université de Lausanne. Puis j’ai poursuivi à la Sorbonne de Paris. Ce qui m’intéressait vraiment c’était l’histoire des civilisations et l’archéologie. Par les hasards de la vie ce n’est pas en fouillant des tombes que j’ai débuté ma carrière mais en entrant dans les affaires en Suisse

Quel a été le déclic et à quel moment de votre vie ? 

Cette vision des pyramides, cette visite à Saqqarah ont été déterminants pour mon goût de l’antiquité. Puis il y a eu une évolution. J’avais un ami au collège à Château d’Œx qui avait une très bonne connaissance de la peinture. C’était devenu un challenge entre lui et moi, celui qui reconnaitrai le plus vite l’auteur d’un tableau. Nous avions 14 ans. J’avais tapissé ma chambre d’adolescent de cartes postales de tableaux célèbres dans les musées. Cézanne, Raphael, Le Titien, Segantini, Michel Ange, etc. Je demandais à tout le monde de m’envoyer des cartes postales avec des statues ou des tableaux célèbres. Je les ai gardées, elles sont encore dans une boîte chez moi. 

Quels sont les premiers coups de cœur et vos premiers achats ? 

A 15-16 ans lorsque nous allions en vacances à Paris avec mes parents, il y avait une foire au boulevard Lenoir avec des brocanteurs qui vendaient entre autre des boîtes contenant des amulettes, qui valaient trois sous. Dans la mesure de mes moyens, je les achetais et découvrais parfois une pièce intacte, une amulette en parfait état, ce qui comblait mon désir naissant de collectionneur. Ma première collection commencée à l’âge de 6 ans à Alexandrie furent des capsules de Coca-Cola, de Sinalco et de Pepsi-Cola. J’avais remarqué que la capsule se déformait différemment selon la manière d’ouvrir la bouteille. Je les mettais dans des boîtes l’une à côté de l’autre avec les dates où j’avais bu la bouteille. Bien plus tard, quelle n’a pas été ma surprise de trouver dans une vente aux enchères une accumulation de capsules de différentes boissons soda par César datée de 1961, soit 6 ans après ma collection personnelle. Je l’ai achetée en souvenir de cette histoire.

© CÉSAR, Accumulation de capsules, vers 1960, accumulation de capsules de bouteilles collées entre-elles et placées dans une boîte en bois montée sur panneau, 59.8 x 40 x 6.5 cm, FGA-BA-CESAR-0006Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : André Morin

La première œuvre importante d’archéologie, avec un vrai budget, acquise en 1983est composée de deux terres cuites de la région du sud de l’Italie ou Grande Grèce. Ces statuettes représentent l’enlèvement de Ganymède par Zeus sous forme d’aigle, elles sont toujours dans la collection.  J’ai acheté par la suite beaucoup de peintures et plus occasionnellement des pièces d’archéologie. J’insiste, j’ai toujours choisi mes objets moi-même. Quel que soit le conseil si je n’aime pas je n’achète pas.

Statuette représentant l’enlèvement de Ganymède par l’aigle de Zeus, Grèce, IIIe - Ier siècle avant J.-C., terre cuite moulée polychrome, 37 x 23 x 12 cm, FGA-ARCH-GR-0007 © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Grégory Maillot/Agence point-of-views.ch

Quelles sont les 4 collections de la Fondation Gandur pour l’Art ? 

Archéologie : la collection possède des objets faits dans différentes matières et provenant presque exclusivement du bassin méditerranéen : Egypte, Grèce et Italie. L’Archéologie de cette partie du monde est très importante car c’est le lieu de naissance des religions dites du Livre. L’Empire romain se servira sur les dépouilles de l’Orient en allant jusqu’à récupérer les Dieux de l’Orient pour les diffuser à travers l’Empire. C’est intéressant de voir comment ce mouvement qui est parti du Moyen-Orient a migré en Occident par la volonté des Romains qui cherchaient à unifier les différents peuples qui formaient l’Empire.

Beaux-Arts : la peinture avec les mouvements suivants : l’expressionnisme abstrait européen, les Cobra, la figuration narrative (une des plus importantes collections au monde), le Nouveau Réalisme, Support/Surface.

Arts décoratifs : la sculpture et objets d’art du Moyen Age à l’art baroque au XVIIe siècle et le mobilier français du XVIIIe siècle.

Ethnologie : des objets précolombiens et océaniens

En combien d’années avez-vous pu constituer cet important ensemble ? 

40 ans pour la collection d’archéologie et 22 ans pour la peinture. Ma collection de peinture a commencé avec la peinture expressionniste européenne d’après-guerre de 1942 à 1962. C’est à dire avec Mathieu, Hartung, Soulage, Schneider ainsi que les peintres étrangers qui ont travaillé à Paris pendant et après la guerre, tels que Riopelle, Sam Francis, Fontana, etc. Ensuite, je suis arrivé à un terme de ce que je pouvais collectionner pour cette période. Je suis passé au Nouveau Réalisme, César, Arman, Tinguely, Niki de Saint-Phalle, etc., puis la Figuration Narrative, Monory, Erro, Télémaque, etc., puis le mouvement artistique Support-Surface, Viallat, Cane, Pincemin, Seytour etc.

Je travaille par école et je suis maintenant dans la période 1969-1974. J’essaye d’être systématique dans ma façon de collectionner et si je peux compléter la collection par une œuvre qui a un sens alors je l’intègre. J’ai eu la chance d’avoir eu le flair de m’intéresser à des peintres qui sont aujourd’hui inabordables. Je ne fais aucune démarche commerciale ou spéculative, la collection est inaliénable puisqu’elle dans une fondation. Mais je suis heureux de ne pas m’être trompé et d’avoir pu créer des ensembles cohérents et importants qui aient la reconnaissance, à un moment donné, du public. 

Souvent malheureusement, mais heureusement pas toujours, le goût du public est guidé par le prix du peintre. On n’aime pas un peintre et puis s’il devient cher alors on le trouve tout à coup fantastique. J’ai opté pour une autre démarche, je cherche des peintres exceptionnels à des prix hors-concours. Je me suis intéressé au mouvement Support-Surface avec le travail de Dolla, de Pincemin alors que c’était très abordable, souvent moins de 10'000 euros. Aujourd’hui une belle toile de Pincemin, coûte dix fois plus cher. Quand on collectionne énormément comme je le fais, cela fait une immense différence.

Jean-Paul Riopelle, Hommage à Robert le Diabolique, 1953, huile sur toile, 200 x 282 cm, FGA-BA-RIOPE-0003 © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet

Etes-vous conseillé dans vos acquisitions ?

Je choisis moi-même les œuvres sans aucune aide, avec mon instinct, mais depuis que la Fondation a été créée, je choisis un tableau et je le soumets à l’appréciation de mes conservateurs. 

En art malgré tout, l’instinct du collectionneur prime.  Lorsque j’ai un coup de cœur pour une œuvre, je l’achète si elle entre dans mon budget.

Que ferez-vous de votre collection ?

Il faut trouver une issue puisque ces œuvres ne seront vendues ni de mon vivant ni après ma mort. Cela pourrait prendre la forme d’une alliance avec un grand musée, comme je l’ai fait avec le musée Reina Sofía à Madrid. Selon notre accord permanent, je leur prête 20 œuvres qui peuvent être remplacées par 20 autres lorsqu’ils le souhaitent. Je suis en train de développer ce type de partenariat avec plusieurs autres musées afin de faire vivre les tableaux. Je pourrais aussi passer un accord d’exclusivité de la totalité de la collection avec un seul musée. Tout est possible, j’y réfléchis.

C’est la collection d’un œil, du choix d’une personne unique, de vous Jean Claude Gandur, le fruit d’un travail pointu pendant 40 ans. Ce qui serait intéressant c’est de voir l’ensemble de la collection plutôt que vingt pièces à Madrid, quelques pièces disséminées ici ou là. N’est-ce pas frustrant de ne pas voir tout l’ensemble de cette collection ? 

Bien sûr, mais le coût de la construction d’un musée est extrêmement élevé, puis il y a le coût de l’entretienqui est énorme. Avez-vous idée du nombre de musées qui crèvent parce qu’il n’y a pas assez de public, les coûts que les générations suivantes ne peuvent plus assumer parce qu’il n’y a plus assez de fond pour soutenir l’effort du fondateur ? J’ai très peur de cela. Au début c’est le grand engouement, on fait de très belles inaugurations avec toutes les autorités du monde et puis après le fondateur disparaît, sa famille s’en occupe pendant une génération ou deux, puis les fonds commencent à manquer et on abandonne. Il faut que je réfléchisse à un modèle pérenne. Je suis un homme d’affaires et je connais donc la valeur des choses. 

Jean DUBUFFET, Le Géologue (série Tables paysagées, paysages du mental, pierres philosophiques), décembre 1950, huile sur toile, 98 x 131 cm © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet

Où auriez-vous envie d’ouvrir ce musée ? 

Si c’était l’option retenue, incontestablement en France car la collection est basée essentiellement sur les peintres ayant travaillé ou travaillant à Paris. Dans la capitale, il y a déjà une offre très importante de musées au rayonnement mondial. Je réfléchis à un lieu et à un modèle de musée où il y aurait un renouvellement du public, un bassin humain suffisamment important pour organiser des manifestations l’été comme l’hiver. C’est en réflexion.

Vous considérez-vous comme un collectionneur passionné ou un investisseur ? 

Je ne suis sûrement pas un investisseur, si cela avait été le cas je n’aurais pas créé une fondation. J’aurais capitalisé sur mes achats et en les vendant aujourd’hui je pourrais faire vivre ma famille pendant quelques générations. 

Est-ce que votre famille s’intéresse à votre passion ?

J’ai un fils, une belle-fille et des petits enfants qui s’intéressent à l’art, chacun dans des domaines différents. Je les guide avec beaucoup d’affection familiale et les aide à devenir un jour les conservateurs de cette collection. 

C’est un beau cadeau que vous leur faites.

En réalité, ils n’en seront jamais propriétaires mais je trouve important d’associer ses enfants et ses petits-enfants le plus tôt possible à sa démarche de collectionneur. Expliquer et les sensibiliser à l’art. J’aime le dialogue et le partage.

Niki de SAINT PHALLE, Tyrannosaurus Rex (Study for King Kong) (série Tirs (1961-1963)), printemps 1963, objets divers, plastique, plâtre et peinture sur panneau de bois, 198 x 122 x 25 cm, FGA-BA-SAINT-0002 © Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois © The Niki Charitable Art Foundation / 2018, ProLitteris, Zurich

Savez-vous précisément combien d’œuvres d’art vous possédez ?

Bien sûr ! Une fondation travaille comme un musée. Nous tenons des registres extrêmement précis. Des contrôles annuels sont faits pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’objets perdus ou volés. Au total, il y a 3200 objets sur les quatre collections, la plupart de qualité muséale. Je me suis efforcé d’acheter des tableaux, des objets qui pourraient figurer dans un musée et qui pourraient intéresser le public, tout en appliquant la rigueur scientifique à mes choix.

Quels sont les critères pour une collection ? 

Il y a l’étude de l’objet ou du tableau, l’esthétique et la cohérence. C’est important qu’une collection soit cohérente, qu’en la parcourant on comprenne ce que le collectionneur a voulu constituer.

Nicolas de STAËL, Image à froid, 1947, huile sur toile, 146.1 x 114 cm, FGA-BA-STAEL-0002 © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet

Quand vous prêtez des œuvres, c’est vous qui faites le choix ? 

Non, ce n’est plus moi parce que il y a des cohérences à respecter. J’ai cinq conservateurs, deux pour l’Antiquité, deux pour les Beaux-Arts et une conservatrice pour les objets d’art du Moyen Age au XVIIIe siècles. Ce sont eux qui s’occupent de répondre à toutes les demandes de prêts qui émanent des plus grandes institutions au monde. Nous prêtons environ une soixantaine d’œuvres par année, sans compter les expositions que nous montons nous-mêmes. Tout ça représente beaucoup de travail pour une fondation de la taille de la nôtre. 

Pour votre participation à Artgeneve, qui a décidé des œuvres à montrer au public ? 

Lorsque nous faisons des expositions, je choisis un conservateur qui discute avec ses collègues. C’est le rôle des scientifiques de faire que la collection soit perçue comme un ensemble harmonieux et cohérent du point de vue académique. Le choix des objets m’est présenté lors de la conception de l’exposition et parfois je procède à des modifications car je connais parfaitement mes objets, j’amène donc ma touche personnelle à la fin.

Rencontrez-vous d’autres collectionneurs ? Faites-vous partie d’un cercle de collectionneurs ?

Pas du tout. C’est chacun pour soi dans ce domaine, tout le monde est jaloux de tout le monde. J’admire les collections des autres lorsqu’elles sont de qualité, je les regarde en esthète. Je connais la difficulté de collectionner et d’être cohérent. 

Avez-vous des contacts avec les conservateurs de musées ?

Oui beaucoup, des contacts étroits avec les conservateurs de musées en Suisse et ailleurs. Ce sont des rencontres très riches et aujourd’hui tout le monde nous connaît à travers le monde. En dix ans j’ai réussi à imposer une sorte de trademark grâce au travail très scientifique de mes conservateurs. Aujourd’hui, la collection m’échappe dans le sens qu’elle fait déjà partie du domaine public. J’ai la chance de pouvoir profiter des tableaux et des objets qui la constitue mais c’est mon seul privilège. Je ne suis pas attaché à l’objet-argent mais à l’objet pour ce qu’il est et pour avoir la chance de vivre entouré de ceux-ci. J’en garde l’usufruit ma vie durant. Ma famille ne bénéficiera pas de l’usufruit mais pourra siéger au conseil de la fondation. Ma belle-fille dirige avec moi la fondation pour l’art, elle en est la vice-présidente. J’initie déjà mes petits-enfants à mes visions. 

Ecrirez-vous un livre sur votre histoire ? 

C’est beaucoup de temps pour n’être lu que par dix personnes. Si un jour je crée un musée, il y aura de toute façon « les souvenirs du collectionneur » et « ses grands coups de cœur ». 

Un souhait ou un rêve pour le futur ?

Je veux diffuser la connaissance, être un passeur. 

Ceux qui savent ou ont accès au savoir doivent donner une chance aux autres d’accéder également à la Connaissance et à la Beauté.

Jean TINGUELY, Méta-Herbin (série Sculpture Méta-mécanique (1954-1955)), 1955, trépied en fer, tiges métalliques et fils de fer, sept formes en métal peint en couleur et moteur électrique, 124.8 x 52.5 x 75 cm, FGA-BA-TINGU-0001 © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet