Vodka, Harengs et quelques larmes

par Zwy Milshstein, peintre et écrivain
26 juillet 2019

Zwy Milshtein est né dans la ville moldave de Kichinev en 1934. Il fuit sa Moldavie natale devant l’invasion nazi. C’est l’exode à travers l’Europe de l’est. Itinéraire impressionniste d'un artiste de l'Ecole de Paris. Extraits du livre publié aux Editions Slatkine. Peintures à voir à Genève jusqu'au 23 août à Genève.

Pour sortir de la crise

Pour sortir de la crise, c’est très simple !

Un : on enlève l’Obélisque de la place de la Concorde, et on le rend aux égyptiens. À la place, on met une sculpture, une installation, une performance d’un artiste français de souche, Monsieur Guillotin. Son œuvre fera réfléchir par deux fois Messieurs les députés, qui feront sûrement moins de bêtises.

Deux : cette installation va attirer sûrement beaucoup de touristes, assoiffés de chefs-d’œuvre de l’art contemporain.

L'insomnie – Paris juillet 2013

Il est quatre heures du matin, je suis assis devant mon bureau et je réfléchis.

J'ai quatre-vingt ans. Non ! Je n'en ai que soixante-dix neuf. Au loin j'entends la sirène d'une voiture. Quelqu'un essaie de la voler. A-t-il réussi ou non ? Mais en quoi ça me regarde ?

On a bâti un monde, un monde virtuel, un monde qu'on a inventé avec nos villes, nos pays, nos drapeaux. Chaque nation doit avoir son chiffon. Et on est prêt à mourir pour défendre ce chiffon.

On a peur tout simplement, on a peur de la réalité, on a peur du cosmos, de la voie lactée, des galaxies, des trous noirs. Je n'arrive pas à dormir. J'ai peur de dormir dans le noir. J'ai peur de la mort ? Je ne sais pas.

Peut-être probablement. J'imagine mes funérailles.

C’est indécent de parler de ses propres funérailles c’est très vaniteux de ma part. Ce fut en plein été, par une belle journée ensoleillée, il y avait de la musique, une ambiance sympathique et chaleureuse. Il y a eu beaucoup de monde et beaucoup d’amis, mais j’étais quand même très énervé car les Dupond, Michel et Josiane, ne se sont pas dérangés. Quelle honte ! Malgré tout ce que j’ai fait pour eux, je croyais qu’ils étaient de bons amis. J’ai remarqué aussi que les parisiens, dont j’étais sûr qu’ils viendraient, n’ont pas fait cet effort. Pourtant ils m’ont promis juré, craché. En plus, le petit Jeannot Lapin, chaque fois que j’ai le dos tourné, ne peut s’empêcher de raconter des blagues cochonnes à la grande Nathalie. À mes funérailles ! Quelle honte, quelle honte ! Sinon à part ça, tout était parfait. Merde où est passée ma bouteille ?

J'entends encore la sirène de la voiture donc on n’a pas encore réussi à la voler.

Tant mieux. On s'accroche à n'importe quoi pour ne pas réfléchir. Réfléchir à l'essentiel.

Mais est-ce que l'essentiel existe ? C'est quoi l’essentiel ?

J’efface de plus en plus de noms dans mon carnet d'adresse, et ce ne sont pas toujours les plus vieux qui disparaissent. Il y a à peu près deux ans j'ai perdu ma petite fille elle avait quatorze ans. Je suis venu la voir un jour avant son décès. Elle était couchée sans connaissance, mon fils essuyait son front avec un mouchoir humide.

« Ma chérie si tu as soif fais moi signe de la tête… »

C'était la scène la plus dure que j'ai vécue de toute ma vie. Je n'arrive même pas imaginer la douleur de mon fils.

La jalousie est un sentiment très bizarre.

Quand mon fils était petit, je ne supportais pas que ma mère le prenne dans ses bras et surtout qu'elle l'embrasse. Étrange n'est-ce pas ?

En Israël, je prenais des cours chez le peintre Avni. C'était un très bon artiste mais surtout, surtout, un excellent professeur. On peut dire que dans ce domaine, j'avais beaucoup de chance. À l'époque j'étais très amoureux de sa fille. J'étais très jaloux, mais cela ne m'empêchait pas de me sentir, moi, libre comme l'air ! Je croyais qu'il suffisait, au début d'une relation, de décider qu'on est libre pour ne pas être jaloux. Possible, mais je ne crois pas que ce soit suffisant. Peut-être, pour ne pas être jaloux, faut-il croire aveuglement dans sa puissance de séduction. Mais est-ce vrai ?

Le chien d'Elizabeth, nommé Djindji, est extrêmement jaloux. Il est jaloux du petit-fils d'Elizabeth. Il est jaloux du chien de Georges. Bref il est jaloux de tous ceux qu'on aime. Mais, à son grand avantage, il ne mord personne. Pas comme certains humains de ma connaissance.

Je me pose la question de savoir si mon frère Devik était jaloux de moi. Le fait est que ma mère, notre mère, affichait un peu trop souvent son amour pour moi en ignorant Devik. J'avoue que c'était très agaçant, et pour lui et pour moi. En tout cas je suis sûr d'une chose, Devik était jaloux des grands dirigeants de la Révolution d'octobre, de Trotsky, de Kirov et même de Lénine.

Il me semble que les hommes sont beaucoup plus jaloux que les femmes. Je m'explique : les hommes sont complètement dominés par leur mère. Un homme ne peut pas faire pipi sans l'autorisation de sa maman. Et à la fin, sa maman c'est la dernière femme avec qui il vit, un transfert se fait automatiquement. Donc si sa femme l'abandonne, c'est comme si sa maman l'abandonnait, ce qui est insupportable pour certaines personnes.

Une femme qui a une aventure extraconjugale risque de tomber enceinte. Jusqu'au XIXème siècle l'accouchement représentait un danger, un danger mortel. Donc, pour le mari, c'était assez désagréable.

J'écris des bêtises ! Tout de même je ne veux pas écrire un doctorat sur la jalousie, surtout que personnellement, je ne suis pas très jaloux et j'ai toujours prêché plutôt la liberté. Mais peut-être que je suis hypocrite, comme certain humains de ma connaissance.

Mes deux amantes – Orgueiev 1941

Avant !

Avant je regardais sans voir. C’était une période confortable, heureuse même. Je peux l’affirmer maintenant, avec le recul du temps.

Car un beau jour, ou plutôt devrais-je dire un jour fort laid, j’ai tout vu. J’ai tout vu d’un seul coup et c’était trop pour moi ! C’est comme ça que j’ai rencontré la Honte qui m’a pris comme amant. J’étais encore jeune à l’époque — je n’avais que quatre ans — et soudain affligé d’une maîtresse, jalouse de surcroît, qui ne me quittait pas d’une semelle. Elle m’épiait sans arrêt. Quand je me réfugiais sur les genoux de ma mère qui me serrait contre sa poitrine, elle se glissait à côté de moi et me chuchotait sournoisement au creux de l’oreille « tu devrais avoir honte ». J’étais désespéré : tout le monde était au courant de cette liaison. La Honte avait déposé son signe sur ma figure : une couleur rouge écarlate. Ça ne pouvait plus durer ainsi. J’essayais alors de ne plus voir. Je détournais mon regard. Mais cela ne servait strictement à rien ; en réalité je voyais même mieux ainsi. Mes paupières étaient devenues translucides. Quand je baissais les yeux ou même les fermais, je sentais mon regard errant chercher obstinément le regard de l’autre. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais vraiment compris. Est-ce que les yeux sont les fenêtres de l’âme ?

À cette époque, je dessinais beaucoup. Ma maîtresse me laissait alors tranquille. Mais dès que je montrais ce que je faisais à quiconque, elle était là, la tête penchée, en train de ricaner. Quel cauchemar !

Ainsi passèrent deux ans. Je m’habituais à sa présence mais malgré notre attachement mutuel, je compris qu’elle n’était pas la femme de ma vie, qu’un jour il y en aurait une autre. Cette autre je la voyais dans mes rêves, mais je ne pensais pas la rencontrer si tôt. Ce fut le 22 juin 1941, à quatorze heures. Je m’en souviens avec précision car tout ce qui arriva ce jour là s’est gravé à jamais dans mon esprit.

C’était une vraie journée d’été, chaude et ensoleillée comme on les aime tant. Je suis sorti m’acheter une glace chez le marchand ambulant. J’ai entendu un bruit étrange, comme un bruit de moteur assourdi. Je levai instinctivement la tête (comme tout le monde) et je vis trois petits points lumineux dans le ciel qui brillaient au Soleil. Puis un étrange sifflement qui se rapprocha de plus en plus et se transforma en un horrible hurlement. Et puis une explosion terrifiante : j’étais pétrifié (comme tout le monde). Et là, je l’ai vu, elle, la femme de mes rêves. Elle me prit immédiatement dans ses bras.

- Je m’appelle la Peur et toi tu vas m’épouser.

Ces paroles résonnèrent pour moi plus comme un ordre que comme une demande en mariage. Je fus effrayé par sa volonté et par l’inattendu de ses propos. J’essayais de résister, d’invoquer la raison, mais je savais déjà que c’était peine perdue. Je l’avais dans la peau, elle me tenait par les tripes et me serrait la gorge.

- Mais je suis... Je vis avec la Honte déjà, en plus il faut que je demande à maman.

- À maman ? Un grand garçon comme toi ! D’ailleurs ta mère est déjà au courant. Je lui ai parlé ! Ne sais-tu pas qu’actuellement je suis sa meilleure copine ?

Là, je me suis rappelé l’avoir vu effectivement deux ou trois fois chez nous à la maison, juste pour écouter les nouvelles à la radio. Elle ne parlait jamais et partait en silence, une demi-heure plus tard. Je crois même que je l’ai aperçue la nuit, déposer un baiser sur le front de mon père endormi.

- Et puis la Honte, j’en fais mon affaire, elle fera ce que je lui dirai de faire. Tu ne peux tout de même pas fréquenter une femme qui t’empêche de voir, de regarder, donc de vivre. Moi je te montrerai de telles choses, que tu ne les oublieras jamais.

Et la Peur a tenu parole. Au début de notre passion, entre les années 40 et 45, elle m’a effectivement tout montré. Elle m’en a fait voir de toutes les couleurs. J’ai vu des villes brûlées, des enfants déchiquetés, des hommes pleurant, humiliés, bafoués, bref, toute la famille de ma bien aimée.

La Honte s’est très bien accoutumée d’être la maîtresse d’un enfant marié. Je peux même dire qu’elle est devenue plus que complaisante, complice de la Peur. Naturellement la Peur la dominait avec la virtuosité d’une femme fatale. La Peur par ailleurs m’encouragea à peindre. Elle disait que c’était elle qui m’avait formé, que sans elle je n’étais rien, qu’elle m’a quasiment sorti du ruisseau.

- Même si tu avais d’autres maîtres, c’est toujours moi qui t’enseignait, par personne interposées. Tu sais, disait-elle dans des moments de grande exaltation, toutes les créations humaines me doivent une fière chandelle, car sans moi aucune création n’est possible. N’oublie jamais que je t’ai sauvé la vie, à toi et à ta mère. 

Bref, une scène de ménage classique. Mais je dois tout de même avouer qu’en grande partie elle avait raison. Je ne pourrai jamais dire que la peur est mauvaise conseillère.

J’eus beaucoup d’autres aventures, moins passionnelles et moins tristes. Mais ces deux-là me sont restées toujours fidèles, quoique beaucoup moins collantes. La Honte me visite surtout tôt le matin, généralement après une soirée où j’ai poussé un peu trop loin le bouchon, au sens propre du terme. La Peur, elle, vient me surveiller le soir afin que je ne boive pas trop.

 

Zwy Milshtein, Vodka, Harengs et quelques larmes. Préface de Patrick Modiano, Editions Slatkine

Exposition jusqu'au 23 août à Genève, Galerie Humanit'art, 14 rue du Diorama.

www.atelier-milshtein.com

contact : elisabethhoffman [at] gmail.com