
Christina Oiticica - Quand le ciel envahit la terre
QUAND LE CIEL ENVAHIE LA TERRE. Une exposition de Christina Oiticica, organisée par Adelina von Fürstenberg, en collaboration avec l’architecte Marcelo Mendonça, et produite par ART for The World à l’occasion de son 30e anniversaire.
Née à Rio de Janeiro, Christina Oiticica vit et travaille à Genève aux côtés de son mari, l’écrivain Paulo Coelho. Sa démarche artistique est intimement liée à la nature et aux éléments. À travers des œuvres qui dialoguent avec la terre, l’eau, le temps et les processus naturels, elle développe une pratique où l’art devient un espace de rencontre entre l’être humain et son environnement.
QUAND LE CIEL ENVAHIE LA TERRE
La peinture devient une conversation avec la nature
Il y a quelque chose de significatif à découvrir les œuvres de Christina Oiticica sous le niveau du sol, à quelques pas seulement des eaux du lac Majeur. Au Grand Hôtel Majestic de Pallanza, Quand le ciel envahit la terre, présentée par ART for The World et organisée par Adelina von Fürstenberg, prend place dans un espace où l’architecture et le paysage sont en dialogue constant. La lumière naturelle qui traverse les grandes fenêtres, le jardin et la proximité du lac font que l’extérieur demeure présent dans l’espace d’exposition. L’hôtel n’est donc pas un simple écrin: il devient partie intégrante de l’expérience.
La pratique de Christina Oiticica repose précisément sur le refus de séparer l’œuvre des forces qui l’entourent. Plutôt que de représenter la nature, l’artiste entre en relation avec elle. La terre, l’eau, le temps, la lumière, les minéraux et les micro-organismes deviennent des participants actifs de ses processus. Après avoir peint, Christina enterre ou immerge souvent ses œuvres dans des territoires spécifiques, puis attend. Ce qui réapparaît est parfois très différent de ce qu’elle avait imaginé.

Dans la salle principale, une série de dessins et d’aquarelles réalisés en 2002 pour le livre Histórias para Pais, Filhos e Netos, de Paulo Coelho, établit un rapport entre mots, images et mémoire. L’ouvrage rassemble des épisodes personnels de la vie de l’écrivain ainsi que des récits liés à différentes figures, cultures et traditions. Christina transforme ces récits en images, mais ses œuvres sont bien plus que de simples illustrations.

Chaque dessin intègre un objet, un morceau de tissu ou un élément personnel appartenant à l’artiste. Ces matériaux introduisent une autre forme de traduction : les histoires passent des mots aux images, puis des images à la matière. Les dessins deviennent de petits archives affectives où se rencontrent récit, mémoire et présence physique. Une intimité particulière se dégage de ces œuvres : d’un côté, l’artiste traduit visuellement les mots de son mari et compagnon de vie ; de l’autre, elle y inscrit des fragments de sa propre expérience.

Cette dimension intime trouve un contrepoint dans les œuvres qui naissent d’une relation directe avec la terre et différents territoires. Dans sa pratique de land art, Christina renonce à une partie du contrôle sur le résultat final. Ses peintures ont été enterrées dans la forêt amazonienne, les Pyrénées, différentes vallées européennes ou encore dans les eaux de la Méditerranée. Chaque lieu intervient à sa manière sur l’œuvre et devient ainsi partie intégrante de son histoire.
Não – Enchanted Being I et Não – Enchanted Being II (2020), réalisées en collaboration avec l’artiste Txatxua Pataxó dans le sud de Bahia, prolongent cette idée d’échange. Les deux œuvres réunissent leurs techniques, leurs savoirs, leurs histoires et leurs langages visuels avant d’être enterrées dans un territoire autochtone. Ici, la terre n’est pas simplement une matière sur laquelle travailler, mais un territoire qui participe à la construction de l’œuvre.

Ce principe trouve une expression particulièrement forte dans Mama Muxima. En juin 2026, la peinture a été immergée pendant trois mois dans les eaux du lac Majeur. Exposée aux mouvements de l’eau, à la lumière, aux courants et aux micro-organismes du lac, et aux fortes tempêtes du mois d’août dernier, elle s’est transformée. Une peinture initialement figurative est ainsi réapparue sous une forme proche de l’abstraction.
Le résultat ne pouvait être entièrement anticipé. Cette perte de contrôle constitue une dimension fondamentale de la pratique de Christina. La nature n’apparaît pas comme un sujet ou un paysage à représenter, mais comme une force active. Le lac devient ainsi un véritable collaborateur de la peinture.

Cette relation au lieu s’étend également aux œuvres présentées dans d’autres espaces de l’hôtel. The Birth of Venus I et The Birth of Venus II, réalisées à Marsala, en Italie, ainsi que The Heart of Bahia, composée de métal et de rubans, prolongent l’exposition au-delà de la salle principale. Nana, réalisée à Saint-Martin, est présentée dans l’espace d’exposition central. Ensemble, ces œuvres forment une sorte de cartographie de la pratique de l’artiste : chacune conserve la mémoire du territoire dans lequel elle a été créée et transformée.

Enterrer ou immerger une peinture peut ainsi être compris comme une manière d’entrer en relation avec un lieu. Christina y laisse une trace d’elle-même tout en acceptant que le ter-ritoire imprime sa propre trace sur l’œuvre. La peinture conserve alors une expérience qui n’aurait pas pu être produite dans l’atelier.
C’est peut-être ce qui rend le lieu de l’exposition si juste. Face à Mama Muxima, dans un espace situé à proximité des eaux qui l’ont transformée, le visiteur prend conscience de la faible distance qui sépare l’œuvre du paysage. La nature qui a modifié la peinture se trouve encore là, juste au-delà des fenêtres.
Plus qu’une représentation de la nature, Christina Oiticica crée les conditions d’une conversation avec elle. Son travail commence par un geste humain — peindre, dessiner, enterrer, conserver — mais se poursuit à travers des forces qui échappent à sa volonté. Ses œuvres deviennent les traces de rencontres entre l’artiste et les territoires, la mémoire et la matière, la présence et la transformation. C’est peut-être là que le titre Quand le ciel envahit la terre trouve toute sa force : non pas dans l’image d’une séparation entre le ciel et la terre, mais dans la possibilité d’un monde où leurs frontières sont constamment traversées et transformées.

Accueillie au Grand Hôtel Majestic de Pallanza–Verbania, Lac Majeur, Italie, l’exposition se déroule du 13 septembre au 27 octobre 2026.
L'exposition bénéficie du soutien de Cristina Zuccari, du Grand Hôtel Majestic Pallanza–Verbania (Italie), ainsi que de la Fondation VRM.
Texte par Danniel Tostes
Curator et critique d’art, Genève



