Denys Zacharopoulos

Denys Zacharopoulos : une vie consacrée à l’art

Adelina von Fürstenberg
18 octobre 2026

Avec la disparition de Denys Zacharopoulos (1952-2026) le 4 octobre dernier, le monde de l’art est en deuil. Il a perdu l’un de ses grands intellectuels et l’un des derniers représentants d’une génération pour laquelle l’art n’était pas simplement une profession, mais une manière de penser, de vivre et d’être au monde.

Théoricien, historien de l’art, écrivain, commissaire d’exposition et enseignant, Denys possédait un savoir exceptionnel et une curiosité intellectuelle qui ont nourri plusieurs générations d’artistes, de commissaires et d’étudiants.

D’origine grecque, il a passé une grande partie de sa vie professionnelle en France, où il a notamment dirigé le Parc de sculptures du Domaine de Kerguéhennec, en Bretagne (1992-1999), avant d’occuper de hautes fonctions à la Délégation aux arts plastiques (DAP). Il a également été commissaire du Pavillon français à la 48e Biennale de Venise. En 1999 il a été nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par le Ministre de la Culture.

En Allemagne, il a été co-commissaire de la IXe documenta de Kassel, en 1992, puis professeur à la Rijksakademie van Beeldende Kunsten, à Amsterdam (1996-2005).

À Genève, il a enseigné à l’École supérieure des beaux-arts (ESBA) de 1985 à 1991, aux côtés des artistes Chérif et Sylvie Defraoui et du sémiologue Daniel Wilhem. Tous quatre ont profondément marqué une période devenue mythique de l’enseignement artistique genevois. Parmi les artistes qui en sont issus, on peut citer, entre autres, Marie José Burki, Maja Tušek et Bernard Voïta.

1986_CAC-Palais des Exposition, Genève, Gilberto Zorio présenté par Denys Zacharopoulos ©Egon von Fürstenberg

De Denys, je retiens avant tout sa proximité avec les artistes, sa sensibilité et son amour de la vie, qui ont marqué nos longues années d’amitié et de collaboration.

Notre histoire commune remonte à Promenades, une exposition exceptionnelle d’œuvres en plein air dont j’étais commissaire dans le parc Lullin, à Genthod, en 1985. Denys s’y est profondément investi, contribuant activement à sa réalisation en suivant dans ce paysage les les artistes les plus remarquables de l’Art conceptuel et de l’Arte Povera. Cette exposition a donné lieu à un remarquable parcours d’œuvres, dont plusieurs ont ensuite trouvé leur place dans d’importantes collections et institutions : l’œuvre de Luciano Fabro au Castello di Rivoli, celle de Gilberto Zorio à Kerguéhennec, celle des Poirier à la Villa Celle, à Pistoia, celle de Carmen Perrin au FMAC, de Vito Acconci et Matt Mullican au Mamco, et celle de Meret Oppenheim à Zurich.

Dans les années 1990, notre collaboration s’est poursuivie à l’École du Magasin, à Grenoble, puis à l’occasion de la quatrième Biennale de Thessalonique, en 2014, alors qu’il dirigeait le Musée macédonien d’art contemporain.

Denys a travaillé en étroite collaboration avec certains des artistes majeurs de notre temps, parmi lesquels Gerhard Richter, Michelangelo Pistoletto, Per Kirkeby et Mario Merz, ainsi qu’avec ses proches amis, les artistes Jannis Kounellis, Chérif et Sylvie Defraoui.

Son engagement ne se limitait jamais à la conception d’une exposition ou à la publication d’un livre : il partageait avec les artistes les exigences, les incertitudes et les joies du processus créatif, qu’il s’agisse d’une manifestation d’envergure comme documenta, à Kassel, ou de l’exposition d’un jeune artiste.

Travailler avec lui, c’était aussi découvrir une conception singulière de la vie intellectuelle, dans laquelle la pensée ne se séparait jamais de l’expérience. Les dîners entre deux expositions devenaient volontiers de petits symposiums. La nourriture, le vin et l’hospitalité accompagnaient des conversations passionnées, parfois exigeantes, toujours vivantes. Les idées circulaient librement, nourries par le plaisir d’être ensemble et par cette curiosité qui poussait Denys à explorer sans cesse de nouveaux territoires.

 Hydra 2020, Denys avec les artistes Dimitri Andonitis, Lizzy Caligas et Adelina et Egon

Cette ouverture se manifestait également dans sa capacité à rapprocher les disciplines. Au fil des années, il a favorisé les rencontres entre artistes, scientifiques, philosophes et intellectuels, convaincu que l’art devait pouvoir dialoguer avec l’ensemble des savoirs humains. Lors de nos symposiums internationaux organisés à Genève et à Grenoble, en collaboration avec des universités et des organisations internationales, il a contribué à créer des espaces de réflexion et d’échange particulièrement féconds.

Je garde notamment le souvenir d’une rencontre exceptionnelle entre le philosophe Kostas Axelos et l’artiste Mario Merz, lors du symposium La présence de l’art dans le monde contemporain, à l’Uni II de Genève. De tels moments incarnaient parfaitement sa conviction que la pensée se construit dans la confrontation, l’écoute et la découverte réciproque.

Denys Zacharopoulos avec l'artiste Mario Merz, UNI II Genève 1985 - ©Egon von Fürstenberg

A droite Denys Zacharopoulos UNI II Genève , 1986 au collque la Presence de l'art dans le monde  contemporain, UNI Ii, Genève 1986 ©Egon von Fürstenberg

Plus récemment, Denys a écrit un magnifique essai pour Photographing ART, le livre de mon mari Egon, consacré aux cinquante dernières années du monde de l’art, auxquelles Denys avait si profondément participé. Ce texte témoigne une fois encore de son regard singulier sur une histoire qu’il avait vécue de l’intérieur.

Et puis, il y avait Athènes, où il vivait et travaillait depuis une vingtaine d’années et où nos conversations se poursuivaient chaque fois que nous en avions l’occasion. Nous nous retrouvions autour d’un déjeuner pour parler d’art, de culture et de la vie, sans jamais épuiser les sujets ni la curiosité qui nous rapprochait.

En juin dernier, je lui ai rendu visite chez lui. Il était entouré de son immense bibliothèque, reflet de l’étendue de ses connaissances et des multiples univers qui habitaient son esprit. Sur la terrasse, un magnifique jardin débordait de fleurs et de plantes. Je garde de cette visite une image d’une grande douceur : les livres, les fleurs, les conversations et la chaleur de sa présence. Tout y était, de sa rigueur intellectuelle à sa sensibilité, de son immense culture à son profond attachement à la vie.

Il est difficile d’imaginer que nous ne partagerons plus ces déjeuners, ces débats imprévus et ces idées qui ouvraient soudain de nouvelles perspectives.

Je me sens profondément privilégiée d’avoir parcouru avec Denys Zacharopoulos une si grande partie de ce chemin. Je garde en mémoire son intelligence, son amitié et tous ces mondes que nous avons eu la chance de découvrir ensemble.

Adelina