Valerio Adami @Eternity Gallery

Eternity - Curiosities II

Cerise Dumont
17 mai 2026

A la galerie Eternity, pour la deuxième fois l'exposition Curiosities II rend hommage à cette tradition du cabinet de curiosités. Mais ici, point d’accumulation encyclopédique : il s’agit d’un cabinet contemporain, vivant, où les œuvres dialoguent librement.

Artistes : Valerio Adami, Leslie Amine, Ron Arad, Léo Caillard, Damien Chauvier, Robert Combas, Thomas Dillon, Yuri Kuper, Michael Mapes, Youssef Nabil, Gérard Rancinan, Niki de Saint Phalle, Kenny Scharf, Antonio Segui, Bao Vuong, Boris Zaborov

 

Un an après une première édition réussie, l’exposition Curiosities revient avec la même ambition : transformer la galerie en cabinet de curiosités contemporain, où les œuvres dialoguent par échos, contrastes ou rapprochements inattendus. Ici, pas de parcours chronologique ni de démonstration théorique pesante. Tout repose sur la circulation du regard, sur les associations d’idées et sur cette sensation étrange de passer d’un univers à l’autre sans jamais rompre le fil. Couleurs éclatantes, œuvres fortement incarnées, artistes de générations et d’horizons différents : l’ensemble compose un accrochage vivant, foisonnant, presque labyrinthique.

Dès la vitrine, le ton est donné. Visible depuis la rue, une toile de Kenny Scharf attire immédiatement le regard. L’artiste américain, figure de la scène underground new-yorkaise des années 1980 aux côtés de Basquiat ou Haring, déploie ici son vocabulaire caractéristique : insectes fantasques, formes cartoon et énergie pop éclatante sur un fond orangé incandescent. L’œuvre possède cette vitalité immédiate qui a fait la force de ses meilleures années. À ses côtés, une sculpture anamorphique de Léo Caillard représentant un buste d’Artémis joue déjà avec les codes de la perception et du trompe-l’œil.

Kenny Scharf, Untitled, 1985 (detail)

À l’intérieur, le parcours mêle peinture, photographie, sculpture et design dans un ensemble étonnamment cohérent. Une toile de Valerio Adami rappelle l’importance de la Nouvelle Figuration européenne. Avec ses formes cloisonnées proches du vitrail ou de la bande dessinée, sa palette de roses et de verts et son sujet consacré à la passion du jeu, l’œuvre mêle réflexion contemporaine et sophistication graphique. Non loin, Leslie Amine propose un contrepoint plus atmosphérique : paysages tropicaux inspirés de ses voyages, travaillés à partir de photographies ensuite réinterprétées à l’encre et à l’acrylique. Les rouges, oranges et verts diffus créent un espace flottant, presque mémoriel, où le souvenir du paysage importe davantage que sa description exacte.

Valerio Adami, La Passione del Giocco, 2007

L’une des surprises de cette édition vient de la présence du designer et artiste Ron Arad. Sa sculpture composée de deux chaises en bois prises dans une structure d’acier détourne le modèle du confident du XIXe siècle. Comme souvent chez lui, la brutalité industrielle du métal dialogue avec quelque chose de plus intime et domestique. L’objet oscille entre sculpture et mobilier, entre froideur mécanique et proximité humaine.

Mais ce sont sans doute les œuvres de Robert Combas qui dominent le rez-de-chaussée. Deux toiles sont présentées, dont La Baigneuse à la Rivière (1987), véritable point fort de l’exposition. Figure majeure de la Figuration Libre, Combas réinterprète ici un thème classique de l’histoire de l’art avec son langage habituel : contours noirs épais, couleurs saturées, énergie brute héritée du street art et de la culture populaire des années 1980. Le sujet apparaît progressivement au regard, comme s’il fallait traverser le tumulte graphique de la toile pour y accéder. L’ensemble possède quelque chose d’hypnotique, entre exubérance joyeuse et légère provocation.

Robert COMBAS, Sans titre, 1986 Acrylic on canvas laid on canvas 105.5 x 130 cm

Robert Combas, La Baigneuse à la Rivère, 1987

Cette tension entre attraction et étrangeté traverse aussi les œuvres du peintre autodidacte Thomas Dillon. Ses compositions abstraites, peuplées de figures hybrides, semblent naître d’un geste instinctif. L’artiste travaille moins au pinceau qu’avec des raclettes, seringues ou outils détournés, ce qui donne à ses surfaces une densité organique, presque inquiétante.

Thomas DILLON, Man & Dog, 2024 Acrylic on canvas 172.7 x 137.2 cm

Deux œuvres de Niki de Saint Phalle apportent une respiration plus lumineuse. D’un côté, un miroir encadré de serpents colorés, typique de son univers joyeux et foisonnant ; de l’autre, une étonnante aquarelle représentant deux éléphants.

Niki de Saint Phalle, Le Miror (Magie du miroir), 1980

Le sous-sol prolonge l’expérience dans une atmosphère plus méditative. Deux nouvelles sculptures anamorphiques de Léo Caillard encadrent une toile particulièrement saisissante de l’artiste vietnamien Bao Vuong. Marqué dans son enfance par le périple accompli avec ses parents à l’époque des boat people, ce dernier construit depuis des années une œuvre hantée par la mer et l’exil. Ici, une surface marine noire et profondément texturée contraste avec un ciel presque immatériel. Réalisée avec de l’acrylique, de l’huile, de la poudre de graphite et des cendres d’encens vietnamien, la toile dégage une force silencieuse, à la fois obscure et lumineuse.

Bao Vuong, The Crossing 226, 2024

Juste à côté, une photographie monumentale de Gérard Rancinan fait face à deux images de Youssef Nabil. Les photographies de Nabil, tirées en noir et blanc puis délicatement rehaussées de couleur à la main, portent cette mélancolie caractéristique de son travail. Entre exil, nostalgie et mémoire des cultures arabes, ses figures semblent suspendues hors du temps.

Le temps qui passe irrigue également les œuvres de Yuri Kuper. Ses deux natures mortes aux tonalités gris-bleutées — une pomme, deux têtes d’ail — paraissent lentement altérées, comme usées par la mémoire elle-même. Entre elles, un portrait de Boris Zaborov prolonge cette méditation silencieuse sur l’exil et la disparition.

Boris Zaborov, Homme au Chapeau, 1986 Mixed media and collage on canvas 93.5 x 55.5 cm

Plus loin, les œuvres de Michael Mapes comptent parmi les plus troublantes du parcours. L’artiste déconstruit littéralement des photographies avant d’en réorganiser les fragments selon des logiques chromatiques ou anatomiques. Les figures féminines, disséquées puis réassemblées comme des spécimens scientifiques, évoquent autant les collections naturalistes que les questions liées au regard et à l’objectification — l’une des œuvres porte d’ailleurs le titre révélateur de Male Gaze.

Enfin, l’exposition se clôt sur une toile de Antonio Seguí. Avec son style immédiatement reconnaissable, proche du dessin de presse ou du cartoon, l’artiste représente ses petits personnages anonymes errant dans les rouages absurdes du monde moderne. Derrière l’humour apparent perce  une critique presque acide des comportements collectifs.

Antonio Segui, Cuando comenzaron a creerle, 2010 Acrylic on canvas 146 x 114 x 2.6 cm

C’est précisément cette coexistence de registres, d’époques et de sensibilités qui fait la réussite de Curiosities II. Chaque œuvre possède sa singularité propre, mais l’ensemble fonctionne comme un véritable cabinet de curiosités 2.0 : un espace où fascination, étrangeté et découverte se répondent constamment. Certaines figures historiques y retrouvent une présence éclatante, tandis que d’autres artistes plus confidentiels enrichissent ce jeu de correspondances.        
Le pari d’Eternity est réussi.

 

Pratique : L’exposition est à voir jusqu’au 6 juin 2026.