Eva Jospin

Eva Jospin – Grottesco au Grand Palais

Nafsika Lamey
9 mars 2026

Eva Jospin – Grottesco présente au Grand Palais un parcours foisonnant de forêts, grottes et architectures imaginaires. Une quinzaine d'oeuvres à découvrir.

Considérer un matériau banal comme un support aussi noble que le marbre ou le bronze : tout est là. Le geste d’Eva Jospin tient dans ce renversement. À l’image du titre de l’exposition, Grottesco, elle élève le carton — matière humble, industrielle, presque pauvre — au rang de paysage mythologique.

Le terme « grotesque », rappelle l’artiste, vient de l’italien grottesca, désignant une décoration murale très riche apparue au XVe siècle. Le mot signifie littéralement « fresque de grotte », dérivé de grotta. Il fait référence aux peintures découvertes dans les ruines souterraines de la Domus Aurea de Néron, mises au jour lors des fouilles de la Renaissance italienne. Des artistes descendirent alors dans ces cavités pour copier ces fresques étranges, luxuriantes, peuplées de figures hybrides, de végétaux, d’architectures impossibles. Le grotesque naît de cette rencontre entre le souterrain et l’imaginaire.

C’est précisément dans cet entre-deux qu’Eva Jospin inscrit son travail.

Autour d’une quinzaine d’œuvres, l’exposition déploie un monde stratifié. On retrouve les forêts et les arbres, motifs emblématiques de l’artiste, mais aussi le minéral, les animaux, des formes architecturales qui semblent surgir d’un temps indéterminé. Le carton, découpé, superposé, incisé au cutter, devient matière géologique. Il se plisse, s’érode, se creuse comme une falaise ou une grotte.

Le geste est important - pas de pinceau, pas d’appareil photo, juste un cutter utilisé comme un outil de chantier. Quelque chose de la boîte à outils, du travail manuel, quasi ouvrier. L’artiste taille, incise, assemble avec une précision lente. Le carton stratifié offre une liberté narrative immense ; il permet d’empiler les récits comme des couches de sédiments.

Une série de bas-reliefs vient compléter l’ensemble. Cascades de franges, drapés, perles sculptées dans le carton Là, le matériau se fait textile, décoratif, presque baroque. L’œil hésite entre sculpture et tapisserie, entre architecture et décor. On ne sait plus si l’on regarde un paysage, un décor de théâtre ou les vestiges d’une civilisation imaginaire.

Le travail d’Eva Jospin est traversé par une question discrète mais essentielle - celle de l’habitat. Comment habite-t-on le monde ? Comment cohabitent les humains, les animaux, les végétaux ? Comment occuper l’espace sans le dominer ? 

À l’heure des crises écologiques, ses forêts denses et ses grottes vertigineuses résonnent comme des paysages à la fois menacés et rêvés.

Il y a dans ces œuvres quelque chose de mystérieux et de fabuleux. Un mélange d’archaïque et de très contemporain. Comme si l’un ne pouvait exister sans l’autre. Comme si le futur devait puiser dans des formes anciennes pour se réinventer. Eva Jospin ne cherche pas à contrôler totalement la nature qu’elle fabrique ; elle laisse proliférer, s’entrelacer, se perdre les lignes et les volumes. C’est de cette cohabitation — parfois fragile, parfois foisonnante — que naît le merveilleux.

Tout semble relever du décor. Et pourtant, rien n’est illusion. Les formes paraissent imaginées, presque fantastiques, mais elles sont construites avec une rigueur artisanale. Ce sont des paysages mentaux, matérialisés.

Alors, en quittant l’exposition, une question persiste - dans ces grottes, ces forêts, ces architectures rêvées, où voudrions-nous habiter ?
Et si l’imaginaire n’était pas une fuite, mais la condition même de la possibilité d’un monde meilleur ?

Pratique :  jusqu'au 29 mars 2026

Grand Palais Paris – 1 avenue Winston Churchill - 75008 Paris

Ouvert  : du mardi au dimanche de 10h à 19h30  –  Nocturne le vendredi jusqu’à 22h