
GAZA, le futur a un cœur ancien - MAH
HORS LES MURS - La Fondazione Merz, le Museo Egizio de Turin et le MAH présentent GAZA, le futur a un cœur antique. Une exposition qui mêle archéologie et art contemporain pour révéler l’histoire et la richesse culturelle de Gaza. Le projet explore le patrimoine, la mémoire et l’identité de ce territoire à travers les œuvres d’artistes palestiniens et internationaux, tout en interrogeant les effets des conflits sur les populations et le patrimoine.
À la Fondazione Merz de Turin, l’exposition GAZA, il futuro ha un cuore antico fait dialoguer archéologie et création contemporaine pour rappeler la profondeur historique d’un territoire trop souvent réduit à l’actualité du conflit. À travers des œuvres conservées depuis 2007 au Musée d’art et d’histoire de Genève, elle interroge ce que signifie aujourd’hui préserver, en exil, la mémoire d’un patrimoine menacé.
En 2007, le Musée d’art et d’histoire de Genève révélait au public un patrimoine largement méconnu avec l’exposition Gaza au carrefour des civilisations. Près de cinq cents objets archéologiques, issus de fouilles menées sur plusieurs sites majeurs de Gaza ainsi que de la collection privée de l’entrepreneur palestinien Jawdat Khoudary, y racontaient l’histoire d’un territoire prospère, carrefour entre l’Afrique, l’Asie et la Méditerranée. L’exposition devait préfigurer l’ouverture d’un musée archéologique à Gaza. Dix-neuf ans plus tard, cette perspective appartient à une autre époque.

À la fin de 2007, le retour des œuvres devient impossible. Après la prise de contrôle de Gaza par le Hamas, le blocus israélien puis les conflits successifs, l’Autorité palestinienne demande à la Ville de Genève de conserver provisoirement la collection. Ce provisoire s’est prolongé. Les objets ont bien voyagé un temps, présentés à Oldenbourg en 2010 puis à Stockholm en 2011. À partir de 2016, sous l’impulsion de la conservatrice des antiquités Béatrice Blandin, un véritable travail de retour est relancé avec le soutien diplomatique et financier de la Confédération : inventaire, restauration, protocole d’accord signé en 2019 entre la Ville et l’Autorité palestinienne, organisation logistique d’un transport maritime puis aérien. Tout semblait presque prêt. Puis survient le 7 octobre 2023. La guerre suspend net ce patient travail. Le blocus s’intensifie, les destructions s’accumulent, les sites archéologiques, monuments, habitats et infrastructures sont frappés sans distinction. Le destin de la collection bascule alors définitivement dans une autre dimension : celle d’un patrimoine sauvé précisément parce qu’il était loin de sa terre d’origine.

Depuis, l’histoire de cette collection a pris une autre dimension. Une partie des antiquités appartenait à Jawdat Khoudary, qui a depuis perdu l’ensemble de ses biens. Son musée, Al-Mathaf, a été endommagé, sa maison et les antiquités qu’elle abritait ont été détruites. Ce qui subsiste aujourd’hui de cette mémoire matérielle se trouve en Suisse. En 2024, un nouvel accord entre l’Autorité palestinienne et la Ville de Genève a officialisé ce rôle de gardien : le MAH s’engage à conserver ces œuvres aussi longtemps que nécessaire. Aujourd’hui, il ne s’agit donc plus d’organiser un retour, mais de penser la durée.

C’est dans ce contexte qu’ouvre à la Fondazione Merz l’exposition GAZA, il futuro ha un cuore antico, fruit d’une collaboration avec le Museo Egizio et le musée genevois. Plus de quatre-vingts objets archéologiques, allant de l’âge du bronze à l’époque ottomane, y dialoguent avec des œuvres contemporaines d’artistes palestiniens et internationaux, parmi lesquels Khalil Rabah, Wael Shawky ou Dima Srouji. Des photographies issues des archives de l’UNRWA complètent le parcours.
Le geste est essentiel. Il s’agit de sortir Gaza d’une lecture exclusivement dictée par l’actualité immédiate, de rappeler qu’avant d’être un lieu de destruction, c’est aussi un territoire de civilisation ancienne, un carrefour millénaire d’échanges, de circulations et de formes.
L’un des aspects les plus forts de cette histoire réside peut-être dans ce qu’elle rend visible sans toujours le montrer. Ces objets archéologiques sont bien sûr précieux en eux-mêmes. Mais ils portent désormais autre chose qu’une simple valeur historique. Ils sont devenus les témoins d’un monde en partie disparu, ou du moins gravement mutilé. Leur présence à Genève ne relève plus seulement du hasard diplomatique : elle constitue une forme de mémoire sauvegardée.

L’exposition rappelle la profondeur historique d’un territoire que l’on ne perçoit trop souvent qu’à travers le prisme de la destruction. Elle met aussi en lumière un paradoxe troublant : ces objets ont été sauvés parce qu’ils étaient loin de leur terre d’origine. À travers eux, ce n’est pas seulement une antiquité que l’on contemple, mais aussi les traces fragiles d’un patrimoine aujourd’hui menacé, parfois déjà disparu. Au fond, ce qui se joue dépasse la seule archéologie. Cette collection en exil pose des questions très concrètes de conservation, de transmission, de responsabilité. Elle rappelle aussi qu’un musée peut devenir, malgré lui, un lieu d’accueil pour une mémoire déplacée.
Ce qui frappe, au fond, c’est le renversement complet du projet initial. En 2007, l’exposition genevoise devait annoncer la naissance d’un musée archéologique à Gaza. Dix-neuf ans plus tard, ce sont ces objets eux-mêmes qui portent la mémoire d’un musée qui n’a jamais vu le jour.
L’histoire de cette collection est donc celle d’un patrimoine en suspens. Ni vraiment ici, ni vraiment là-bas. Conservé, étudié, montré, mais toujours en attente. Et c’est sans doute là que réside sa force émotionnelle : dans cette coexistence troublante entre sauvegarde et absence, entre protection et arrachement.
Le titre de l’exposition turinoise résume admirablement cet enjeu : Le futur a un cœur ancien. À l’heure où les destructions continuent de ravager sites et monuments, ces objets conservés à Genève et montrés aujourd’hui à Turin deviennent plus que des témoins du passé. Ils portent, silencieusement, la possibilité d’une continuité. Grâce au MAH, ces antiquités ne racontent plus seulement cinq mille ans d’histoire. Elles racontent aussi, très concrètement, ce que signifie aujourd’hui survivre à l’Histoire.
Du 21 avril au 27 septembre 2026 à la Fondazione Merz de Turin
La Fondazione Merz, le Museo Egizio de Turin et le MAH présentent GAZA, le futur a un cœur antique.



