Les Arts du Soleil : Samson Gahoui

Les Arts du Soleil : Samson Gahoui

Cerise Dumont
31 mars 2026

Samson Gahoui présente ses œuvres les plus récentes dans la galerie Les Arts du Soleil à Carouge, qui lui consacre un solo show. Dans Artificiellement Vôtre, le peintre s’attache à représenter les questionnements que lui inspirée l’essor de l’intelligence artificielle.

Les murs des Arts du Soleil accueillent pour le printemps l’exposition Artificiellement vôtre, un solo show de l’artiste béninois Samson Gahoui. Dans ses toiles acryliques les plus récentes (2025), le peintre place l’esprit humain au centre de compositions foisonnantes, comme pour rappeler sa toute-puissance — mais aussi sa responsabilité face aux promesses et aux dérives de l’intelligence artificielle.

Dans Il est temps, le cerveau est ainsi littéralement mis en scène : en son cœur, une ampoule vient symboliser l’ensemble des informations, des enseignements et des sensations qui nourrissent notre pensée. Autour d’elle, les images se multiplient, jaillissent, s’entrechoquent : une fusée décolle, incarnant les progrès scientifiques, des individus absorbés fixent des écrans saturés de fake news, dans un coin, des figures renversées semblent emportées dans un tourbillon…

Samson Gahoui. Il est temps, 2025, acrylique sur toile, 135x105cm

Détail essentiel : l’ampoule est débranchée, suspendue au-dessus d’une prise sur laquelle est inscrit « réseaux sociaux ». Le message est clair : il appartient au spectateur de recevoir, questionner et analyser les flux d’informations avant de se forger une opinion. Le cerveau humain, semble dire Gahoui, est un outil magnifique — encore faut-il continuer de s’en servir.

L’exposition se déploie comme une réflexion en mouvement autour de l’intelligence artificielle, envisagée dans toute sa complexité. Certaines toiles en explorent les potentialités positives. Dans Impact, un fœtus enfermé dans une ampoule évoque la naissance de l’IA : une entité encore fragile, à protéger, à accompagner dans sa croissance. L’artiste y glisse de nombreuses métaphores visuelles, suggérant que cette technologie peut devenir un levier, une clé permettant de gravir des échelons — notamment sociaux. À l’inverse, d’autres œuvres adoptent un ton plus critique. Tourbillon représente une spirale en mouvement qui semble aspirer les individus dans un inconnu vertigineux : l’IA comme force incontrôlable, capable d’engloutir ceux qui s’y abandonnent sans recul. Ce jeu de tensions traverse toute l’exposition. Les œuvres « se parlent », dialoguent entre elles, se répondent. À une vision optimiste succède une mise en garde, et inversement.

Samson Gahoui. Tourbillon, 2025, acrylique sur toile, 100x100cm

Sur le plan formel, les œuvres frappent par leur double lecture. De loin, elles apparaissent comme des compositions dynamiques, colorées, presque explosives. De près, elles révèlent une minutie extrême, une profusion de détails qui invitent à une observation lente. Chaque regard permet de découvrir un nouvel élément, un nouveau récit enfoui dans la toile. Les motifs et les couleurs, inspirés des tissus batiks du Bénin, ancrent ces réflexions dans un imaginaire culturel spécifique, tout en leur donnant une portée universelle.

Cette richesse visuelle est renforcée par des techniques exigeantes. Dans Le Futur, par exemple, Gahoui utilise du ruban adhésif pour structurer sa composition avant d’appliquer les pigments : une méthode qui suppose une vision très précise en amont. Le tableau, dominé par des nuances d’orange, de rouge, de vert et de blanc, dégage une énergie vibrante. On y devine un message dissimulé — « Nous sommes l’avenir » — porté par des figures adolescentes, incarnations d’une jeunesse en devenir.

Samson Gahoui. Le futur 2025, acrylique sur toile, 135x105cm

Le processus de création lui-même participe de cette logique de flux et d’expérimentation. L’artiste travaille souvent plusieurs toiles en parallèle, dans une approche sérielle. L’une d’entre elles sert de surface de test : il y expérimente ses pinceaux, ses motifs, ses couleurs. Mais loin d’être un simple outil, cette toile devient à la fin une œuvre à part entière. Saturée, dense, presque chaotique, elle condense l’ensemble des recherches menées dans la série. Elle en est à la fois l’alpha et l’oméga.

Dans cette pratique instinctive, presque organique, on perçoit parfois des résonances avec l’univers de Keith Haring, notamment dans l’énergie du trait, la répétition des motifs et la dimension immédiatement lisible des compositions. Mais chez Gahoui, cette lisibilité s’accompagne toujours d’une profondeur supplémentaire : un second niveau de lecture, plus symbolique, plus critique.

Samson Gahoui. Questionnement, 2025, acrylique sur toile, 120x80cm

Artificiellement vôtre n’impose pas de réponse. L’exposition ouvre plutôt un espace de réflexion, où le spectateur est invité à naviguer entre fascination et vigilance. L’intelligence artificielle y apparaît tour à tour comme une promesse, un outil, un danger, un miroir de nos propres excès. Au centre de tout, le cerveau humain — capable du meilleur comme du pire — reste le véritable sujet de l’exposition. Et peut-être, en filigrane, son dernier rempart.

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