MEG. Mémoires. Genève dans le monde colonial

MEG. Mémoires. Genève dans le monde colonial

Cerise Dumont
6 juin 2024

Le MEG présente ce printemps Mémoires. Genève dans le monde colonial, sa nouvelle exposition pour l’année 2024. Le Musée d’ethnographie de Genève se penche sur ses collections et leur histoire dans une exposition ambitieuse, qui aspire à regarder bien en face son passé. Le pari – tout à fait vertueux – est plutôt réussi.

La question de la colonisation est indissociable du travail des musées d’ethnographie, depuis les débuts même de la discipline. Depuis des décennies, les rapports que les institutions entretiennent avec cet héritage parfois lourd à porter évoluent au rythme de la société et des débats qui agitent cette dernière. Dans Mémoires. Genève dans le monde colonial, le MEG fait son examen de conscience et aborde frontalement cette question complexe et difficile. 

Floriane Morin, commissaire de l'exposition et conservatrice responsable des collections Afrique au MEG, s’est prêtée à cet exercice d’équilibriste et propose une exposition autocritique s’inscrivant parfaitement dans l’ère du temps. Faisant la part belle à la participation des héritiers culturels comme du public, ce travail de mémoire – c’est le cas de le dire – se veut être « une invitation à réfléchir ensemble l’engagement du MEG envers les communautés d’origine et dans la lutte contre les discriminations ».

Bon élève, le musée aspire à l’exemplarité, et il semble y parvenir avec ce sujet ô combien délicat !

Thethana d’une jeune femme, Porteuse et créatrice(s) anonymes, Afrique du Sud, Lesotho. Origine attribuée : Sesotho, Fin du 19e – début du 20e siècle. Fibres végétales, perles de verre Collection Alice et Alfred Bertrand

Place à la visite. L’entrée se fait par un sas sonore, faisant résonner des sons et des voix d’autrefois. Hétéroaudiotopies, l’installation d’Amandine Casadamont (1980), a été conçue à partir des archives du MEG. L’artiste y ressuscite la pratique de l’ethnographie au XIXe siècle et rappelle le regard porté par les anthropologues de l’Occident sur les peuples qu’ils étudiaient. Le ton est donné.

Sans acharnement mais sans angélisme non plus, les idées, les événements et les personnalités sont remises dans leur contexte historique, souvent problématique au regard de l’évolution des mentalités opérée depuis. L’exposition historicisante marche sur des œufs, et s’applique à être particulièrement didactique. Des avertissements signalent que l’on pourra croiser certains contenus présentant « des images ou des termes à caractère raciste et discriminant » – sur un tel sujet, le contraire eût été étonnant ! – qui sont « des témoins historiques de la pensée hégémonique occidentale ». Le musée lui-même est le produit de son époque…

 

L’exposition est organisée en trois pôles, conçus pour dialoguer entre eux avec un maximum de fluidité. Le Salon est le cœur de l’exposition. Placé au centre, il sert de transition d’un espace à l’autre pour les visiteurs et joue aussi le rôle de forum accueillant des discussions, des lectures et des performances. Une sélection de livres en lien avec les thématiques de l’exposition, y compris pour le jeune public, est mise à disposition.

Des œuvres contemporaines sont également présentées : l’artiste camerounais Blick Bassy (1974) expose ainsi Le Casque colonial, une installation imaginant une décolonisation rêvée en 11 étapes incarnées par des casques-calebasses qui délivrent chacun un message-poème. Une proposition de l’artiste, chercheuse et activiste Noémi Michel, intitulée Passages, est quant à elle pensée comme un espace évolutif consacré à l’histoire récente du mouvement pour les vies noires en Suisse romande. Au fil des mois, des mots s’ajouteront aux sons, comme autant de traces des conversations qu’elle aura menées avec des collectifs engagés. 

Le casque décolonial, Blick Bassy, 2023, OEuvre en onze casques, Calebasses, divers matériaux ©Photos Johnathan Watts/MEG

Du Salon, on peut passer ensuite dans l’espace de la Collection, qui se concentre sur une présentation historique des enjeux de l’histoire coloniale à Genève. Un parcours chronologique va de la période de l’esclavage à celle de la colonisation. Cette partie de l’exposition fait dialoguer autour des archives du musées les recherches d’historiens, géographes et anthropologues spécialistes de l’ère coloniale avec les gestes et les œuvres de l’artiste genevois JP Kalonji (1973), et les histoires de divers héritiers culturels. 

L’exposition insiste sur le rôle historique de Genève dans le système du monde colonial depuis le XVIIIe siècle. Elle s’attache notamment à corriger certaines idées reçues encore très répandues : bien que la Suisse n’ait jamais possédé de colonies, Genève a cependant bel et bien pris part au processus de la colonisation et en a bénéficié.

La Collection est organisée en trois chapitres : Objets convoités : S’enrichir sous l’ère coloniale ; Objets convoqués : Justifier la colonisation et Objets résistants : Activer les mémoires collectives. Cette partie de l’exposition est également parsemée de sept vitrines dorées. Ces « Mémoires d’objet » sont dédiées à chaque fois à un artefact particulier tiré du fond du musée et bénéficiant d’un éclairage approfondi sur son histoire singulière.

La terre est ronde comme une boule et Histoire du Rwanda, Autoportrait de Clément-Marie Biazin (1924-1981), peintre Yakoma, République centrafricaine, Bangui. 1972-1973. Collage et gouache sur un carton de chemise (?), recto-verso, Collection Jean-Yves Montange, prêt de Justin Montange ©Photo Johnathan Watts/MEG

Depuis le Salon, on peut également pénétrer dans des Capsules. Au nombre de cinq, elles sont pensées comme des univers immersifs, indépendants les uns des autres. Chacune d’entre elles a été conçue en co-création avec des partenaires invités qui partagent de la sorte leur engagement pour les patrimoines autochtones des quatre coins du monde. 

La déambulation est libre parmi elles, leur visite n’ayant pas besoin de se faire dans un certain ordre. Derrière le choix de noms plus ou moins difficiles à prononcer des Capsules – qui sont dans les langues vernaculaires des personnes ayant été en charge de leur curation – se trouve la volonté de faire un peu travailler le public. Pour rencontrer une culture, pour rencontrer l’Autre, il faut un minimum d’effort et une sincère volonté de compréhension.

Comme cinq micro-expositions, chacune des Capsules permet d’entre dans une thématique différente. L’une d’entre elle, Sm’oogyit Niishluut, contient l’histoire des deux mâts-totems de bois rapportés d’Alaska qui se trouvaient de 1956 à 1990 devant le MEG. Aujourd’hui, la question de la conservation et de l’avenir de ces deux mâts-totems rassemble celles et ceux pour qui ils ont de l’importance : les descendants du sculpteur Sm’oogyit Niishluut – chef Sidney Campbell et les membres de la famille du donateur Georges Barbey se sont rencontrés et ont découvert leur attachement respectif à ces objets.

Une autre Capsule, Démembrée – Remembered, met quant à elle en lumière les matrimoines et les héritages de femmes invisibilisées. Le titre évoque deux faces d’un héritage culturel déraciné de son écosystème d’origine : « Démembréeinsiste sur la fragmentation mémorielle, ainsi que sur la violence physique et symbolique du retrait d’éléments intimes du corps de femmes, tandis que Remembered se focalise sur la mémoire à reconstituer, le lien à rétablir, la transmission à assurer ». Avec la volonté de faire appel aux sens, aux émotions, la curatrice fait dialoguer trois créations contemporaines puissantes avec des œuvres anciennes. En faisant vivre les noms des femmes dans ce diptyque mémoriel, elle en fait un espace de ré-humanisation.

Venus Nigra, Beya Gille Gacha. 2017. Cire, perles de verre. Prêt de l’artiste

Ces Capsules reflètent les engagements du MEG pour co-construire l’avenir des collections ethnographiques avec les personnes engagées dans la reconnaissance des droits des peuples autochtones et dans la lutte anti-raciste. Ce faisant, elles participent à (re)définir leurs relations avec le Musée comme un lieu de réflexion et d’action envers l’héritage colonial – matériel et immatériel – de l’institution. Après avoir regardé son passé en face et questionné ses pratiques présente, le MEG amorce ainsi une vaste réflexion collective sur son futur.

Photographie de l’arrivée des caisses et de l’installation des mâts totem dans le jardin du musée en 1956. Reproduction. Archives du MEG

Durant toute l’année 2024, l’entrée sera gratuite afin de célébrer les 10 ans du nouveau bâtiment du Musée.

https://www.artageneve.com/lieu/musees-fondations/meg-musee-dethnographie-de-geneve

programme :

Dimanche 9 juin, 14h30   Visite commentée «Mémoires. Genève dans le monde colonial»
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Jeudi 13 juin, 12h15  Conférence - Rencontre
Le chocolat, le colonialisme... et la Suisse?

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Dimanche 16 juin, 14h30  Visite commentée de l'exposition avec l'historien Fabio Rossinelli
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Concerts et musique :

Jeudi 20 juin, 18h  Concert - Solstice d'été en musique : passage de disques par Amandine Casadamont & Madeleine Leclair
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Jeudi 20 juin, 19h Animation - Passage de disques par Matmos au MEG
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Jeudi 27 juin, 18h30  Concert - Le Réveil des Archives sonores #25: passage de disques par Amiral Disko
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Exposition « Mémoires. Genève dans le monde colonial » jusqu'au 5 janvier 2025