
Yvan Salomone, « 26 11 »
La galerie Sonia Zannettacci présente jusqu’en juillet « 2611 ». Cette exposition, qui réunit une douzaine d’aquarelles de l’artiste français Yvan Salomone, permet de s’immerger dans son univers poétique et singulier.
Bâtiments industriels anonymes, zones portuaires désertes, terrains vagues et architectures périphériques : à première vue, les sujets choisis par Yvan Salomone (1957) semblent tout faire pour décourager le regard. Pourtant, à mesure que l’on découvre les aquarelles réunies dans l’exposition 2611 de la galerie Sonia Zannettacci, une évidence s’impose : l’artiste ne peint pas tant ces lieux qu’il les métamorphose.

Depuis le début des années 1990, Yvan Salomone développe une œuvre d’une remarquable cohérence. Fidèle à un protocole qu’il s’est imposé dès 1991, il réalise exclusivement des aquarelles de grand format — toutes mesurant 104 x 145 cm — et attribue à chacune un titre composé de onze lettres puisées dans les vingt-six de l’alphabet. Ce système, qui donne son nom à l’exposition – 26 à la puissance 11 –, engendre une infinité de combinaisons aussi arbitraires qu’énigmatiques. Ces mots inventés, souvent imprononçables ou dénués de sens apparent, n’éclairent jamais l’image. Au contraire, ils contribuent à l’éloigner de toute lecture documentaire et rappellent que l’artiste cherche moins à représenter le réel qu’à le faire basculer dans un autre registre.

Les œuvres présentées chez Zannettacci ont été réalisées entre 2018 et 2026. Elles témoignent d’une maîtrise exceptionnelle d’un médium pourtant réputé difficile. L’aquarelle ne pardonne guère l’hésitation ; elle exige une vision précise de l’image à venir tout en laissant une part d’autonomie à l’eau et aux pigments. Chez Salomone, cette tension entre contrôle et imprévu devient l’un des moteurs de la peinture. Chaque œuvre est réalisée selon un rituel immuable : six jours de travail pour l’aquarelle elle-même, puis un texte rédigé seulement deux ans plus tard, comme si l’artiste avait besoin de laisser décanter l’image avant de tenter de l’approcher par les mots.

Ses paysages, bien qu’inspirés de photographies, ne relèvent jamais de la simple transcription. Les clichés servent de point de départ à un processus de transformation qui finit par faire échapper l’image à son modèle. Les bâtiments demeurent reconnaissables, mais quelque chose se dérègle subtilement. Les échelles semblent parfois incertaines, les espaces flottent, les lumières deviennent improbables. Les lieux représentés appartiennent à cette catégorie que l’on qualifie souvent de « non-lieux » : espaces de transit, zones industrielles, périphéries urbaines. Pourtant, sous le pinceau de Salomone, ils acquièrent une présence presque méditative.

Cette impression tient beaucoup à son usage de la couleur. Les infrastructures qu’il représente sont souvent dures, sans qualité particulière, parfois franchement rébarbatives. Mais les teintes qui les enveloppent leur confèrent une douceur inattendue. Les rouges poussiéreux, les gris bleutés, les verts délavés ou les violets atmosphériques semblent dissoudre la brutalité du béton et de l’acier. Les transparences de l’aquarelle introduisent une forme de tendresse dans ces paysages habituellement associés à la fonctionnalité ou à l’abandon.

L’une des œuvres présentées reprend ainsi la célèbre église Saint-Pierre du site Le Corbusier de Firminy. Pourtant, loin de toute représentation architecturale classique, l’artiste y introduit une constellation de points noirs faisant discrètement référence aux percements lumineux du bâtiment, eux-mêmes conçus par l’architecte comme une évocation de la constellation d’Orion. Le motif devient souvenir, réminiscence, presque fantôme. Cette manière de déplacer les signes caractérise l’ensemble du travail de Salomone.

Partout, la présence humaine semble absente. Pourtant, elle affleure constamment. Les constructions, les routes, les quais ou les infrastructures témoignent du passage de l’homme sans jamais le montrer directement. Ce sont des paysages habités par des traces. L’eau y joue également un rôle essentiel : flaques, canaux, reflets ou simples coulures d’aquarelle deviennent autant de signes d’une vie discrète qui circule sous la surface des choses. Les images demeurent figuratives, mais toujours traversées par un élément étrange qui empêche leur stabilisation complète.

Précision et flou, rigueur et fantaisie, réalité et invention : toute l’œuvre de Yvan Salomone repose sur ces équilibres fragiles. Ses aquarelles nous montrent des lieux que nous n’aurions probablement jamais pris le temps de regarder. Elles révèlent une poésie inattendue dans des paysages ordinaires et transforment des espaces sans qualités apparentes en territoires de contemplation.

Pratique : https://www.artageneve.com/lieu/galeries/galerie-sonia-zannettacci
jusqu'au 10 juillet 2026 - Galerie Sonia Zannettacci


