
Gallery Brulhart – Afrocaribbean Stories
Gallery Brulhart réunit les œuvres de Laura Arminda Kingsley et d’Ivonne González Núñez dans l'exposition Afrocaribbean où les histoires individuelles rejoignent les grands récits de l'histoire coloniale, faisant émerger des voix longtemps marginalisées.
L’exposition Afrocaribbean stories de la Gallery Brulhart réunit les œuvres de Laura Arminda Kingsley et d’Ivonne González Núñez dans un parcours où les histoires individuelles rejoignent les grands récits de l'histoire coloniale, faisant émerger des voix longtemps marginalisées.

L'exposition Afrocaribbean Stories s'inscrit dans un contexte historique complexe. Les Caraïbes portent encore les traces des colonisations, de l'esclavage, des métissages et des résistances qui ont façonné leurs sociétés. Cette mémoire, souvent fragmentaire ou invisibilisée, constitue le point de départ des deux artistes afrocaribéennes dont les œuvres sont présentées dans la Gallery Brulhart. Chacune, selon son langage propre, tente de faire surgir ce qui demeure enfoui : les récits oubliés, les héritages silencieux, les identités composites. Biens que leurs pratiques soient très différentes, Kinglsey et Núñez se rejoignent dans une même interrogation sur la mémoire, l'identité et la transmission.
Poète, performeuse et artiste de spoken word, la Cubaine Ivonne González Núñez (1972) construit une œuvre où le texte occupe une place centrale. Les deux pièces présentées associent une grande photographie de l'artiste à un récit écrit, d'abord en espagnol puis traduit en français. Cette double présence de l'image et de la parole crée une proximité particulière avec le visiteur : le corps photographié devient le prolongement du texte, tandis que les mots viennent éclairer l'image sans jamais l'épuiser.

Ses œuvres prennent souvent appui sur des expériences personnelles ou sur des images héritées de l'histoire de l'art. Le miracle du bras blanc (pratiques Cimarronas) trouve ainsi son origine dans une visite du musée du Prado au début des années 1990. L'artiste y découvre Le Miracle des Saints médecins Cosme et Damien, tableau du XVIe siècle peint par Fernando del Rincón représentant la première greffe miraculeuse de l'histoire chrétienne, réalisée à partir du membre prélevé sur un homme noir décédé. En inversant le récit originel, González Núñez met en lumière la violence symbolique contenue dans cette iconographie et interroge les mécanismes historiques d'appropriation des corps noirs. Une autre œuvre, Pince à nez (Low-cost racist practices), poursuit cette réflexion en abordant avec une ironie mordante les formes plus ordinaires du racisme.


Face à cette approche fondée sur le texte et la mémoire, Laura Arminda Kingsley (1984) développe un univers résolument visuel. L'artiste dominicaine mêle peinture, sculpture et images numériques dans une œuvre nourrie de références historiques, scientifiques et mythologiques. Ses recherches croisent microbiologie, cosmologies caribéennes et imaginaires diasporiques, donnant naissance à un langage visuel singulier où le réel bascule volontiers dans le symbole.
Sa série Entrails of the Earth constitue l'un des ensembles les plus marquants de l'exposition. Les toiles mettent en scène des figures féminines qui semblent évoluer dans des espaces souterrains ou du liquide amniotique, inspirés des grottes sacrées des Taïnos. Dans les cultures caribéennes précolombiennes, ces cavités naturelles étaient perçues comme des matrices originelles reliant les êtres humains à la terre. Plus tard, elles devinrent aussi des refuges pour les esclaves en fuite. Kingsley fait dialoguer ces différentes strates historiques pour construire des images où les corps semblent suspendus entre naissance, mémoire et résistance.

Les compositions surprennent par leurs cadrages audacieux. Les contre-plongées vertigineuses, les silhouettes tronquées ou absorbées par l'obscurité et les plans très rapprochés empêchent toute lecture immédiate. Cette sensation est renforcée par une palette dominée par des rouges profonds, des noirs veloutés, des turquoises lumineux et des carnations rosées qui confèrent aux œuvres une présence presque organique. Les titres eux-mêmes prolongent cette part de mystère – Mother Water, Collective Survival ou Unlike Her Life, Her Descent to the Depths Was Easy – comme autant de fragments de récits ouverts.

L'exposition dévoile également la série Symmetries, composée d'impressions sur Alu-Dibond où des formes évoquant des micro-organismes ou des tests de Rorschach brouillent les frontières entre science et imaginaire. Quelques sculptures viennent compléter cet univers : de petites formes en résine coulée de la série Black Behind the Ears ainsi qu'une imposante figure en grès émaillé, Murmurs of the Deep X: I Remember Being You, prolongent cette réflexion sur le corps, la mémoire et les métamorphoses.

Si les démarches des deux artistes diffèrent profondément, elles se rejoignent dans leur manière d'envisager l'art comme un espace de réappropriation. Les œuvres ne cherchent jamais à illustrer un discours historique ; elles donnent au contraire une épaisseur sensible à des récits souvent absents des représentations dominantes. L'intime y devient politique, tandis que les histoires individuelles révèlent les traces laissées par les héritages coloniaux.
Par son dialogue entre poésie, photographie, peinture et sculpture, Afrocaribbean Stories compose ainsi un parcours dense mais accessible, où les œuvres se répondent avec intelligence. Sans jamais céder au didactisme, l'exposition de la Gallery Brulhart rappelle que raconter une histoire est aussi une manière de résister à l'effacement et de rendre visibles celles et ceux que l'histoire officielle a trop souvent laissés dans l'ombre.
L'exposition est à découvrir jusqu'au 18 juillet 2026.
À l'occasion du finissage, le 18 juillet dès 17 heures, l'artiste Laure Dieudonné proposera à 17h une lecture de contes haïtiens, précédée d'un apéritif à 16h en présence d'Ivonne González Núñez.


