Cédric Delsaux_parade

Gutknecht Gallery – Cédric Delsaux

Cerise Dumont
23 septembre 2026

Gutknecht Gallery présente Dystopix, une exposition consacrée aux récentes photographies de l’artiste Cédric Delsaux. Visite.

Depuis plus de vingt ans, Cédric Delsaux (1974) revient régulièrement exposer dans la galerie Gutknecht. Le photographe français y présente aujourd’hui Dystopix, une série inédite qui marque un déplacement dans sa pratique. Après avoir longtemps travaillé à partir de lieux réels – friches industrielles, espaces désertés, architectures abandonnées –, qu’il peuplait d’éléments et de personnages issus de la saga Star Wars, l’artiste délaisse ici les espaces pour s’intéresser au temps. Ou plutôt aux images qui ont façonné notre mémoire collective.

Galerie Gutknecht vue

Dans ses séries précédentes, les paysages vides constituaient déjà le décor d’une réflexion sur notre époque. Pour Cédric Delsaux, Star Wars peut se lire comme une métaphore du XXe siècle : celui d’une lente déshumanisation, d’une mécanisation progressive de la société et d’un glissement de l’humain vers la machine. Avec Dystopix, cette réflexion prend une nouvelle forme. Pour la première fois, l’artiste utilise des photographies qui ne sont pas les siennes : des images historiques, souvent iconiques, dont il retire les êtres humains pour les remplacer par des droïdes anonymes de Star Wars.

Huit photographies inédites sont présentées à la galerie, certaines fonctionnant par deux ou trois. Toutes renvoient à des moments du XXe siècles entrés dans la mémoire collective : les Jeux olympiques de Mexico, les premiers pas de l’homme sur la Lune, les événements de la place Tian'anmen ou encore l’assassinat de John F. Kennedy. Des images que nous croyons connaître, et dont Delsaux vient pourtant troubler la lecture.

Parade, Cedric Delsaux à la galerie Gutknecht

Aux Jeux olympiques de Mexico, en 1968, Tommie Smith et John Carlos lèvent leur poing ganté de noir sur le podium du 200 mètres pour dénoncer la ségrégation raciale et la pauvreté aux États-Unis. Dans l'image de Delsaux, les athlètes sont remplacés par des droïdes. Leur geste reste pourtant parfaitement lisible. Les robots, malgré leur apparence mécanique et anonyme, conservent les attitudes, les postures et même une forme d'expressivité très humaine. C'est précisément ce décalage qui intéresse l'artiste.

Il aurait pu choisir les personnages les plus reconnaissables de La Guerre des Étoiles. Il préfère au contraire les droïdes anonymes, ceux qui n'ont ni nom ni visage, la « chair à canon » de cet univers futuriste. Leur anonymat en fait des pages blanches, sur lesquelles chacun peut projeter son propre récit. Et parce que Star Wars constitue une iconographie mondialisée, immédiatement identifiable sans être attachée à une race, un âge ou un genre précis, elle devient pour Delsaux un langage commun.

La série consacrée aux premiers pas de l'homme sur la Lune pousse plus loin encore le jeu sur notre rapport au réel. Une première photographie reprend le moment historique où Neil Armstrong pose le pied sur le sol lunaire, le 21 juillet 1969. À ses côtés, une seconde image renvoie aux théories selon lesquelles cet événement aurait été entièrement fabriqué en studio. Les deux photographies se répondent et installent un doute : que voyons-nous réellement lorsque nous regardons une image ? La photographie semble apporter une preuve, mais elle peut aussi mentir, manipuler et être manipulée.

Cedric Delsaux à la galerie Gutknecht

Le même trouble parcourt les trois images consacrées à Tian'anmen. Le 5 juin 1989, au lendemain de la sanglante répression des manifestations de la place Tian'anmen, un homme en chemise blanche s'est dressé seul devant une colonne de chars. Son identité demeure inconnue, tout comme ce qu'il est devenu après son interpellation. L'image, elle, est devenue l'une des plus célèbres du XXe siècle. Mais son statut même révèle la fragilité du rapport entre photographie, mémoire et vérité : en Chine, l'image est censurée, tandis que son existence même peut être présentée comme une construction occidentale. En remplaçant le manifestant et les soldats par des droïdes, Delsaux ne reconstitue pas l'événement : il nous oblige à regarder à nouveau l'image et tout ce qu'elle porte avec elle.

Rage, Cedric Delsaux à la galerie Gutknecht

Les teintes sépia renforcent cette impression d'archives historiques. À l'exception des robots – auxquels, étrangement, l’oeil s’habitue rapidement –, tout semble absolument réaliste. C'est justement ce réalisme qui rend les images troublantes : ce qu'elles montrent semble vrai, alors que leur construction est entièrement artificielle. L'artiste joue avec cette contradiction pour interroger notre rapport aux récits que nous fabriquons à partir des images.

Dystopix ne parle finalement pas seulement de l'histoire, ni même de Star Wars. Le titre de la série le révèle, la dystopie se joue désormais dans les images. « On ne vit plus dans le réel mais dans une image du réel », explique l'artiste. À l'heure où les images circulent en permanence, où elles peuvent être sorties de leur contexte, transformées ou manipulées, la photographie ne constitue plus nécessairement une garantie de vérité. La « guerre du réel » passe aussi par elles.

L'intérêt du travail de Delsaux tient cependant à ce qu'il ne cherche pas à apporter de réponse toute faite. L'artiste refuse une lecture manichéenne et préfère complexifier les choses. Son travail repose beaucoup sur le hors-champ : ce qui n'est pas montré, ce que l'image suggère, ce que nous croyons reconnaître et ce que nous projetons nous-mêmes. Chaque photographie devient ainsi un point de départ plutôt qu'une conclusion. Le spectateur est invité à poursuivre mentalement l'image et à se poser ses propres questions.

Les deux sculptures présentes dans l'exposition prolongent cette réflexion en trois dimensions. Elles reprennent elles aussi l'univers de Star Wars, mais sans jamais basculer dans le fan service. Comme les photographies, elles témoignent d'une appropriation personnelle d'une iconographie liée à l'enfance de l'artiste, devenue avec le temps un matériau pour penser le monde contemporain.

Cedric Delsaux à la galerie Gutknecht ©AAG

C'est peut-être là que réside la force de Dystopix. Delsaux utilise une mythologie populaire que tout le monde ou presque peut identifier pour parler d'autre chose : de notre fascination pour les images, de leur pouvoir politique, de la mémoire collective et de la difficulté croissante à distinguer ce qui a eu lieu de ce que nous croyons avoir vu. Ses droïdes sont à la fois étrangement étrangers et profondément humains ; ses photographies sont à la fois documentaires et entièrement fabriquées. Entre les deux, il reste un espace de doute dans lequel le spectateur est invité à regarder une seconde fois.

 

Du 16 septembre au 31 octobre 2026 https://www.artageneve.com/lieu/galerie/galerie-patrick-gutknecht