Kerry James Marshall - Musée d'Art Moderne Paris

Nafsika Guerry
15 octobre 2026

Kerry James Marshall, peintre contemporain américain né en 1955 à Birmingham, dans l'Alabama, raconte l’Histoire autrement au musée d’Art Moderne de Paris. L'exposition, organisée par la Royal Academy of Arts de Londres, en collaboration avec la Kunsthaus de Zurich, réunit 70 œuvres, dont huit ont été réalisées spécialement pour l'événement.

The Histories est la première grande exposition en France consacrée à l’artiste américain Kerry James Marshall, né en 1955 à Birmingham, Alabama, États-Unis. C’est au Musée d’Art Moderne de Paris que près de soixante-dix de ses œuvres, principalement des peintures monumentales, dont huit réalisées spécialement pour l’événement, mais aussi des gravures, des dessins et une sculpture, ont trouvé leur place. Organisée en étroite collaboration avec la Royal Academy of Arts de Londres et le Kunsthaus de Zurich, l’exposition retrace plus de quatre décennies de travail de cet artiste majeur de la scène contemporaine.

Tout l’engagement de Kerry James Marshall réside dans la place centrale qu’il accorde aux figures noires. À partir d’une scène à priori banale, le peintre transcende ses personnages et les élèves à une dimension presque mythologique. Non pas nécessairement par ce qu’il raconte, mais par son utilisation habile des pigments, l’agencement des plans, la construction de l’espace pictural et cette manière singulière de donner à chaque figure une présence monumentale.

La progression de l’exposition est chronologique, rythmée par les grandes périodes picturales de l’artiste. Sept sections se succèdent, accompagnées de titres évocateurs et d’importants textes de contextualisation. Une lente plongée au cœur de l’œuvre, mais aussi dans l’histoire personnelle et l'intimité du peintre.

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La première salle, intitulée L’Homme invisible, fait référence au roman éponyme de Ralph Ellison, publié en 1952, qui raconte l’histoire d’un homme noir rendu invisible aux yeux de la société américaine. Elle met en lumière les premiers travaux de Marshall, notamment cette peinture presque entièrement noire, dans laquelle la figure centrale, noire elle aussi, semble disparaître dans la surface du tableau. Le sujet est ici celui de l’invisibilisation des personnes noires dans une Amérique marquée par la ségrégation raciale. Il ne s’agit pas d’une absence, mais bien d’un refus de voir.

1 - Invisible Man, 1986, Acrylique sur toile et sur bois, ©MAM

Une autre œuvre, bouleversante, s’impose comme un face-à-face avec le spectateur. Un peintre, dans une forme de quasi-autoportrait, plonge son pinceau dans le noir de sa palette chromatique. Le geste est affirmé, presque revendicatif. Oui, le noir est bien visible, et il sera la couleur dominante de cette peinture. Vous le voyez bien !

Untilted (Painter), 2008, Acrylique sur panneau de PVC

La section consacrée au Passage du milieu marque l’une des premières références explicites de Kerry James Marshall à l’Histoire, au début des années 1990. Plus précisément, elle évoque la déportation des Africains à travers l’océan Atlantique à bord des navires négriers. Des millions de personnes furent arrachées à leur terre, déportées vers les Amériques et réduites en esclavage. Nombre d’entre elles périrent durant cette traversée.

Marshall fait dialoguer les symboles et les croyances du continent africain, notamment les traditions yoruba et vodou, avec l’iconographie chrétienne. Ses compositions multiplient les détours, les références et l’ironie, comme dans cette scène représentant une plongeuse aux abords d’une piscine baptisée Océan Atlantique.

Un petit bateau miniature flotte dans le bassin. Il porte le nom d’Immamou, en référence à un navire associé, dans certaines traditions vodou, au passage des morts vers l’au-delà. Le lieu lui-même est hautement symbolique - la piscine incarne le privilège, l’accès à un espace réservé, tandis qu’un petit panneau, au loin, indique qu’il s’agit d’une propriété privée.

Mais où se situe exactement la plongeuse ? À l’intérieur de cet espace privé ou à l’extérieur ? Par cette ambiguïté, Marshall interroge les frontières, les droits et les conditions d’appartenance. Derrière l’apparente légèreté de la scène se dessine toute la violence d’une histoire.

Plunge, 1992, Acrylique et collage sur toile libre avec oeillets métalliques, ©MAM

Kerry James Marshall puise également dans l’histoire de la peinture occidentale. Édouard Manet, Georges Seurat et bien d’autres deviennent autant de références qu’il s’approprie pour mieux les réinterpréter. Une manière de réécrire l’Histoire de l’art en y inscrivant des personnages qui en ont longtemps été absents.

Toujours au plus près de son engagement, il s’intéresse, avec Better Homes, Better Gardens (1994), aux grands ensembles de logements sociaux américains, dont certains portaient le nom prometteur de Gardens. Ces quartiers avaient notamment accueilli des familles afro-américaines ayant quitté le Sud des États-Unis pour s’installer dans les villes du Nord, à la recherche de meilleures conditions de vie. Une histoire migratoire qui fait écho à celle de la famille de Marshall.

Cette série de peintures, réalisée dans les années 1990, raconte aussi l’échec d'une promesse politique. Ces logements sociaux, qui incarnaient autrefois l’espoir d’une vie meilleure, souffraient désormais d’un manque chronique de financement et de l’abandon des pouvoirs publics. Pourtant, les personnages de Marshall continuent d’habiter ces espaces avec dignité. La beauté des compositions contraste avec la réalité sociale qu’elles évoquent.

Ce tableau est la seule image autobiographique de l’exposition. Il représente Kerry James Marshall avec son frère et sa sœur quand ils vivaient à Nickerson Gardens.

Watts, 1963, Acrylique et collage sur toile libre avec oeillets métalliques, ©MAM

La section suivante nous plonge dans la mémoire des années 1960, à travers la série intitulée Souvenirs, ou Mementos. Kerry James Marshall y consacre plusieurs tableaux aux grandes figures du mouvement des droits civiques et aux violences qui ont marqué cette décennie.

Le spectateur pénètre dans des intérieurs de classe moyenne, ornés de dorures, de paillettes et d’objets du quotidien. Le peintre convoque une iconographie presque sacrée, tout en l’ancrant dans la réalité domestique.

Les anges qui peuplent certaines de ces compositions font référence, selon Marshall, à l’archange Gabriel, venu annoncer la naissance de Jésus. Mais ici, les anges semblent épuisés, écrasés par le poids de l’Histoire, du deuil et des luttes politiques. Le sacré et le quotidien se confondent. La mémoire devient quasi palpable.

Souvenir I, 1997, Acrylique, collage et paillettes sur toile libre avec oeillets métalliques, ©MAM

Dans l’une des dernières salles de l’exposition, on découvre Wake (2003), une œuvre sculpturale évolutive, commencée en 2003. Ce voilier noir, aux voiles sombres, évoque les traversées maritimes et le périple des populations africaines déportées. Mais il met également en lumière l’émergence et la multiplication des voix afro-américaines.

Au fil du temps, l’artiste enrichit son œuvre de nouveaux médaillons, comme autant de figures venant participer à cette mémoire collective. Cette accumulation rappelle les figures de pouvoir du peuple Kongo, notamment les nkisi nkondi, dans lesquelles étaient enfoncés des clous ou des éléments métalliques pour activer leur puissance spirituelle.

Le bateau devient ainsi bien plus qu’un symbole de la traversée. Il incarne une histoire qui continue de s’écrire, vivante, sans cesse enrichie par de nouvelles présences.

Kerry James Marshall n’a de cesse, à travers ses œuvres, de faire de la place à l’Histoire, aux personnages, à l’humain, tout simplement.

À travers une série de portraits consacrés à des militants, des esclaves révoltés, des artistes, des poètes ou encore des abolitionnistes, il redonne un visage à des figures qui, pour beaucoup, n’ont jamais été représentées de leur vivant. Il leur offre cette place dans la peinture, longtemps réservée aux puissants.

Parmi elles, la poétesse Phillis Wheatley Peters, l’une des premières femmes afro-américaines à avoir publié un recueil de poésie, au XVIIIe siècle.

©AAG

Chez Marshall, les grands genres de la peinture occidentale se prêtent à la réinterprétation. Une manière, là encore, de réécrire l’Histoire.

L’artiste détourne notamment la tradition du portrait équestre, symbole par excellence du pouvoir politique et militaire, telle qu’elle s’incarne dans Bonaparte franchissant les Alpes au Grand-Saint-Bernard (1800-1801) de Jacques-Louis David.

Mais son image à lui est renversante. En référence au mouvement des Black Panthers et à son mot d’ordre, « Le pouvoir au peuple », Marshall bouscule les codes de la représentation héroïque. Il inverse également les conventions masculines de ce genre pictural en choisissant de représenter une femme chevauchant une panthère noire.

Là où la peinture classique célébrait les souverains, les conquérants et les hommes de pouvoir, Marshall fait surgir d’autres héros, d’autres histoires.

Untilted, 2009, Acrylique sur papier, ©MAM

La dernière salle présente des tableaux conçus spécialement pour The Histories. Ils donnent à voir des événements historiques rarement représentés en peinture, en raison notamment de leur extrême violence : la traite négrière, l’enlèvement d’enfants ou encore l’assassinat, en 1828, du roi Chaka Zoulou par ses demi-frères, dans le royaume zoulou.

Deux autres tableaux évoquent les parcours de Colette Hubert et de Ruth Williams, deux femmes blanches devenues reines africaines par leur mariage.

Ces peintures plongent le spectateur dans un passé bouleversant. Mais plutôt que de simplement illustrer des événements, Marshall leur donne la force et la monumentalité de la grande peinture d’histoire.

White Queens of Africa - Ruth, 2025, Acrylique sur panneau de PVC, cadre de l'artiste, ©MAM

Chez Kerry James Marshall, la peinture devient un acte de mémoire, mais aussi un acte de résistance. Il ne s’agit pas seulement de rappeler les violences de l’Histoire, de raconter ce qui a été oublié ou volontairement effacé. Il s’agit aussi de reconstruire un récit, de lui redonner des visages, des couleurs, une dignité et enfin une place.

Car derrière les épisodes les plus sombres, il y a toujours cette volonté de faire surgir autre chose : une forme de beauté, de puissance et, peut-être, d’espoir.

Dans la vidéo que lui consacre le Musée d’Art Moderne de Paris, Marshall souligne que le spectateur n’a probablement jamais vu une telle diversité de représentations de personnes noires réunies dans une seule et même exposition. C’est peut-être là toute la force de The Histories - rappeler que l’Histoire n’est jamais figée, qu’elle peut être racontée autrement. L’art contribue à cette réécriture.

©AAG

Musée d'Art Moderne de Paris – Exposition Kerry James Marshall – du 18 septembre 2026 au 24 janvier 2027

11 Av. du Président Wilson, 75116 Paris

Du mardi au dimanche de 10h à 18h (fermeture des salles à partir de 17h30). Nocturne le jeudi soir jusqu'à 21h30

https://www.mam.paris.fr/fr/expositions/exposition-kerry-james-marshall

Photo : visuels ©Kerry James Marshall - avec l'aimable autorisation du Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris

visuels ©AAG