John M Armleder - Carte blanche MAH

John M Armleder - Carte blanche MAH

L'Art A Genève
9 juin 2026

John M Armleder (Genève, 1948), artiste de renommée internationale, est invité par le MAH pour sa 6ème Carte blanche, intitulée Observatoires. Prendre le temps d'observer. Chaque salle explore un univers différent, un univers plastique ou esthétique. L'occasion pour l'artiste polymorphe de visiter la collection du MAH et de revisiter par la même occasion les 500 oeuvres que le musée possède de lui.

Dès l’entrée, le visiteur est accueilli par une immense boule à facettes suspendue dans le hall. Réalisée spécialement pour l’exposition, elle tourne lentement sur elle-même et projette ses éclats lumineux dans l’espace. Ce premier geste est emblématique de la démarche de l’artiste : transformer subtilement un lieu familier, modifier les conditions de perception et inviter à regarder autrement. Le titre de l’exposition, Observatoires, agit comme un programme : ici, il s’agit moins de découvrir une histoire que d’apprendre à observer.

photo ©AAG

L’exposition se déploie à travers dix-sept salles du musée. Plutôt qu’un parcours chronologique classique, Armleder propose une traversée libre et souvent facétieuse de la collection. Les œuvres sont regroupées en grandes familles thématiques : portraits, animaux, natures mortes, abstractions, luminaires ou encore cadres vides. Ces ensembles fonctionnent comme des constellations ouvertes, qui stimulent l’imagination sans imposer une interprétation unique. L’artiste s’intéresse depuis longtemps à la manière dont un objet peut appartenir simultanément à plusieurs régimes de lecture : utilitaire et esthétique, ordinaire et artistique, historique et contemporain. Dans Observatoires, chaque pièce oscille entre ces différentes identités.

photo ©AAG

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Le dialogue entre les collections du musée et l’œuvre d’Armleder constitue l’un des ressorts les plus stimulants de l’exposition. Les créations de l’artiste ponctuent l’ensemble la visite. Chaque section s’ouvre sur l’une de ses interventions, créant un rythme particulier et rappelant constamment que ce parcours est aussi une réflexion sur l’acte de collectionner et de montrer.

L’un des exemples est par exemple consacré à la transparence. Armleder y présente une installation inédite composée de globes d’horloges des XIXe et XXe siècles issus des réserves du musée. Alignés sur un immense socle, ces objets de verre dialoguent avec les vitraux de la salle et produisent un jeu subtil de reflets, de superpositions et de transparences. L’installation inverse le système de valeur traditionnel en mettant en lumière les contenants – les globes – à la place des contenus – les horloges.

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Plus loin, les deux salles consacrées aux animaux adoptent un ton plus ludique. Une véritable procession de spécimens naturalisés traverse l’espace. Aux murs, les illustrations de homards ou de pieuvres conversent avec un ensemble de céramiques byzantines provenant d’un navire naufragé. L’ensemble oscille entre cabinet de curiosités et encyclopédie poétique. Pour compléter l’installation, une version musicale du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns accompagne discrètement la visite, renforçant la dimension théâtrale du dispositif.

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Christian Marclay, Grand piano de concert modifiéet miroir, 1994

Le sens du décalage d’Armleder apparaît également dans la salle dédiée aux luminaires. L’artiste y dispose une accumulation de tubes fluorescents jetés en vrac sur le sol. Venant contraster avec la disposition soigneuse de lampes à pied qui prennent place sous les ouvertures voûtées de la salle, cette intervention inédite semble à première vue improvisée, presque accidentelle. Pourtant, elle interroge avec finesse les hiérarchies entre objet fonctionnel, design et sculpture. La lumière devient ici autant un matériau qu’un sujet.

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Cette question de la frontière entre art et usage traverse l’ensemble du parcours. Elle trouve une expression particulièrement convaincante avec les célèbres Furniture Sculptures, série initiée dans les années 1980. John M Armleder y intervient sur des meubles ordinaires qu’il associe à des compositions abstraites. Guitares, chaises, skate-boards ou encore tas de vieux vêtements d’enfants, les objets sélectionnés par l’artiste surprennent. L’héritage de Marcel Duchamp et de Fluxus y apparaît clairement. Ici, le mobilier cesse d’être fonctionnel, sans pour autant devenir complètement sculpture. Il demeure dans cet entre-deux que l’artiste affectionne.

L’une des salles les plus personnelles réunit exclusivement des autoportraits issus des collections du MAH. Ceux-ci dialoguent avec Pièce nocturne (1963-1976), une installation composée de douze chaussures de yachting de l’artiste, disposées en spirale sur des photographies de lui-même et accompagnées d’une lampe à gaz. L’œuvre introduit une dimension autobiographique discrète dans un ensemble pourtant dominé par les collections historiques. Là encore, Armleder brouille les catégories : portrait, nature morte, souvenir personnel et installation conceptuelle coexistent sans hiérarchie.

photo ©AAG

L’exposition réserve également quelques surprises plus radicales. Ainsi, la célèbre Salle des Armures apparaît presque vide. Ce dépouillement n’est toutefois qu’apparent. Fidèle à ses convictions pacifistes, Armleder choisit de neutraliser symboliquement cet espace consacré à l’histoire militaire en recouvrant les murs et les vitrines d’un rideau métallisé et ponctué de quelques cadres vides.

photo ©AAG

Ailleurs, un accrochage de petites œuvres de Fabrice Gygi, Maurizio Nannucci, Robert Filliou, Joseph Beuys, entre autres. Devant ce mur, une vitrine contenant des empreintes de sceaux byzantins destinés à sceller des documents privés ou administratifs.  

La dernière salle est conçue autour de l’idée de débris, elle rassemble des fragments d’œuvres conservés par le musée : éléments cassés, morceaux de sculptures, vestiges de restaurations. Armleder y ajoute plusieurs œuvres endommagées de sa propre collection ainsi qu’une installation réalisée spécialement pour l’exposition à partir d’éléments issus d’anciennes scénographies du musée et des restes mêmes du dispositif d’Observatoires.

Avec cette carte blanche, John M Armleder livre bien davantage qu’un accrochage original dans les collections du MAH. Il propose une réflexion décalée sur notre manière de regarder les objets, de les classer et de leur attribuer une valeur. Entre sérieux et légèreté, érudition et humour, l’exposition multiplie les associations inattendues. Chaque salle ouvre de nouvelles pistes, chaque rapprochement invite à reconsidérer ce que l’on croyait connaître. Fidèle à sa pratique artistique, Armleder, ici curateur, transforme le musée en terrain de jeu. Et le visiteur, en observateur attentif, découvre que les collections ont encore bien des histoires à raconter.

John M Armleder - photo ©Annik-Wetter

Pratique : du 29 janvier au 25 octobre 2026 - MAH Genève.

https://www.artageneve.com/lieu/musees-fondations/mah-musee-dart-et-dhistoire

Crédit photographique : ©Vanna Karamaounas pour L'Art A Genève.