
Bernard Vienat (re)connecting.earth
Entretien avec Bernard Vienat, directeur et fondateur d'art-werk, historien de l'art et commissaire d'exposition. Curateur de la 3ème Biennale (re)connecting.earth. Le parcours de l'évènement intitulé «Ressources sensibles» se découvre entre Genève et Annemasse.
Bernard Vienat, vous êtes curateur, entre autres, de la Biennale (re)connecting.earth. Pouvez-vous identifier un moment clé de votre parcours personnel et artistique qui a déclenché votre intérêt pour les questions écologiques et politiques ?
Je crois que cet intérêt s’est construit très tôt. Déjà, en tant que jeune galeriste à 19 ans à Genève, j’ai été marqué par le pouvoir que certaines œuvres pouvaient avoir : leur capacité à rendre perceptibles des phénomènes invisibles ou lointains. En découvrant notamment le travail de Robert Smithson, j’ai compris que l’art pouvait révéler les transformations des paysages, les logiques industrielles ou les tensions entre nature et activité humaine.
Mon intérêt pour les questions écologiques et politiques remonte aussi à l’adolescence, avec des lectures comme Silent Spring de Rachel Carson. Plus tard, j’ai pu observer directement certaines conséquences de l’extractivisme en Amérique latine, dans le cadre du projet Vorticidad, en travaillant avec des artistes comme Pedro Reyes, Marcela Armas ou Abraham Cruzvillegas. Tout cela a progressivement nourri ma réflexion sur les liens entre art, écologie et politique.
En 2018, vous avez organisé There Will Come Soft Rains, basé sur le livre de Ray Bradbury, dans lequel les humains ont disparu et où seule subsiste une maison gérée par un ordinateur, tentant de survivre à un incendie.
La perspective d’une disparition totale de l’espèce humaine vous angoisse-t-elle ?
Je ne suis pas certain que le mot “angoisse” soit celui que je choisirais. Ce qui m’interroge davantage, c’est notre capacité collective à nous habituer à des formes de destruction ou d’effondrement qui deviennent presque normales. Je pense que l’angoisse peut être paralysante si elle ne produit qu’un sentiment de fatalité. Ce qui m’intéresse davantage, c’est comment l’art peut créer des formes d’attention, de sensibilité ou de conscience face à ces transformations. Pas pour rassurer, mais pour éviter une forme d’anesthésie collective.
Le texte de Ray Bradbury reste très actuel pour cette raison. Cette maison automatisée qui continue mécaniquement à fonctionner alors que plus personne n’est là devient presque une métaphore de nos systèmes technologiques, économiques ou numériques : des structures qui poursuivent leur logique indépendamment du vivant.
There Will Come Soft Rains n’était donc pas seulement une exposition sur la disparition, mais aussi sur ce qui subsiste : les infrastructures, les automatismes, les traces et les récits que nous laissons derrière nous.
Dans son documentaire magistral de 2016, HyperNormalisation, Adam Curtis établissait un parallèle entre la chute de l’Empire soviétique et le capitalisme tardif : une situation paradoxale dans laquelle la population sait que tout s’effondre, tout en continuant à vivre normalement, faute de pouvoir transformer le système.
Nous sommes en 2026, et les choses ne se sont pas arrangées, c’est le moins que l’on puisse dire. Des chercheurs tels que Yannis Varoufakis ou Quinn Slobodian estiment que nous basculons désormais vers une forme de capitalisme que Varoufakis qualifie de techno-féodalisme. À l’heure des enclosures digitales, c’est l’existence même du système démocratique qui est remise en question. Est-ce encore le moment de faire des expositions d’art, de la médiation, de s’interroger sur notre avenir en sirotant un smoothie bio ? Des approches plus radicales, telles qu’Extinction Rebellion, ne seraient-elles pas les seules pertinentes face à l’ampleur de la violence à venir ?
Je comprends très bien cette critique, et je pense qu’elle est nécessaire. Le monde de l’art peut parfois produire une forme de confort critique : on parle d’effondrement, d’extractivisme ou de catastrophe climatique dans des espaces relativement protégés, sans que cela ne transforme réellement les structures qui produisent ces violences.
Mais je ne crois pas qu’il faille opposer les formes d’action. Les mouvements de désobéissance civile jouent un rôle essentiel : ils rendent visibles des urgences que beaucoup préfèrent ignorer et déplacent les limites du débat public. Sans ces formes de perturbation, beaucoup de questions écologiques seraient probablement restées marginales.
Je pense souvent à cette idée de Gramsci du « pessimisme de l’intelligence et de l’optimisme de la volonté ». Il faut regarder lucidement la violence des transformations en cours : l’accélération technologique, la concentration du pouvoir, la marchandisation de presque tous les aspects de la vie. Mais cela ne signifie pas qu’il faille abandonner toute tentative de créer des espaces de pensée, d’expérience ou de rencontre.
Avec (re)connecting.earth, nous essayons justement d’éviter une posture morale ou illustrative. Les œuvres ne disent pas au public quoi penser. Elles rendent perceptibles des flux, des dépendances, des formes d’extraction ou des relations invisibles entre territoires. Elles cherchent à recréer de l’attention dans un monde saturé d’informations et de distraction permanente.
Je ne crois pas qu’une exposition puisse “sauver” quoi que ce soit. Mais je crois encore que certaines expériences artistiques peuvent modifier notre perception du monde, même de manière fragile ou partielle. Et aujourd’hui, cette capacité à déplacer le regard me semble loin d’être inutile.
Pour la prochaine biennale (re)connecting.earth (03) – Ressources sensibles, vous avez mis en place une participation collective du public, notamment d’étudiants de la région genevoise, afin de développer le contenu de la biennale. Une démarche assez rare et unique : pouvez-vous nous en dire plus ? Comment les jeunes ont-ils réagi au projet et aux enjeux des matières premières ? Comment cela se traduit-il dans vos choix curatoriaux ?
Pour cette édition de (re)connecting.earth, qui se déroule actuellement jusqu’au 14 juin, nous avons effectivement mis en place une phase de co-création en amont de la Biennale. C’est la première fois que nous développons ce type de dispositif à cette échelle. L’idée était de commencer à réfléchir à la thématique des ressources naturelles non pas uniquement entre curateurs, artistes et chercheurs, mais directement avec le public, et en particulier avec des étudiant·es de la HES-SO ainsi qu’avec des classes primaires de la région genevoise.
Le fait d’ouvrir cette réflexion presque une année avant l’exposition a profondément transformé notre manière de travailler. Cela nous a permis de construire une bibliographie collaborative, d’organiser plusieurs conférences et discussions publiques, notamment avec le professeur de psychologie cognitive Tobias Brosch, dont certaines interventions sont visibles sur notre chaîne YouTube, mais aussi de développer des échanges avec plus de 1200 enfants autour des enjeux liés aux matières premières, à l’extraction ou à notre rapport aux ressources. Une partie de ces travaux a été documentée et certains sont visibles sur notre site internet.
Ce qui nous a beaucoup frappés, c’est la capacité des jeunes à comprendre très rapidement que le numérique, les objets du quotidien ou même les infrastructures les plus banales reposent sur des chaînes matérielles extrêmement complexes. Dès qu’on parle des ressources derrière un smartphone, une batterie ou le sable utilisé dans le béton, les discussions deviennent très concrètes.
Cette phase de co-création a aussi influencé certains choix curatoriaux. Plusieurs artistes ont été invités très tôt à participer aux ateliers ou à rencontrer ces jeunes publics. Certaines réflexions et questions apparues durant ces échanges se retrouvent aujourd’hui dans les œuvres, dans les dispositifs de médiation ou dans la manière dont la Biennale a été pensée comme un espace d’expérience et de dialogue, plutôt qu’un simple parcours d’exposition.
Les jeunes vivent dans un monde de plus en plus numérisé et accéléré, et l’IA bouleverse notre rapport au réel et à la vérité. La musique, la photographie et la vidéo n’ont plus d’ancrage tangible dans le réel. Que devient alors l’imaginaire ? Sans imaginaire, comment créer, comment se révolter ? Comment être impacté, comme nous avons pu l’être en découvrant Nuit et brouillard ou les documentaires de Cousteau pendant notre enfance ?
Je ne pense pas que l’imaginaire disparaisse, mais qu’il devient nécessaire de le cultiver activement face à une économie de l’attention toujours plus envahissante. Nous vivons dans un flux presque continu d’images, de récits et de sollicitations, et l’intelligence artificielle accélère encore cette saturation.
Dans ce contexte, il devient essentiel de redonner une place centrale à la culture, à l’expérience sensible et à certaines formes de lenteur. Autant pour les adultes que pour les enfants. Il faut pouvoir préserver des moments de déconnexion, réapprendre à observer, à écouter, à rêver, parfois même à s’ennuyer sans stimulation permanente. L’attention devient presque un enjeu politique et culturel.
Je ne pense pas pour autant que l’intelligence artificielle signe la fin de l’imaginaire ou de la création. Ces outils permettent aussi l’émergence de nouvelles formes narratives et de nouveaux imaginaires. Mais ils doivent rester des outils, et non devenir des systèmes qui conditionnent entièrement notre rapport au réel. Cela implique probablement des formes de régulation beaucoup plus fortes.
C’est aussi pour cela que je reste très attaché aux expériences physiques, autant dans l’art que dans notre rapport au vivant. Entrer dans une installation, écouter une œuvre sonore, observer attentivement une matière ou marcher dans un paysage : ce sont des expériences qui résistent encore partiellement à cette accélération permanente et qui continuent à produire une forme de présence au monde.
Vous préparez une biennale sur les matières premières dans la capitale mondiale du commodities trading. De nombreuses familles suisses se sont enrichies grâce au commerce triangulaire, au pétrole ou aux métaux. Ces mêmes familles financent et collectionnent l’art contemporain, et siègent dans les commissions des fondations et institutions. Une telle biennale peut-elle avoir un impact concret ? Est-il possible que des traders genevois s’arrêtent cinq minutes devant une installation et vivent une sorte d’épiphanie écologiste ?
Je pense qu’il faut rester modeste sur ce que l’art peut produire concrètement. Une biennale ne va évidemment pas transformer à elle seule les logiques du commerce mondial des matières premières ni mettre fin aux mécanismes extractivistes qui structurent une partie de l’économie contemporaine.
Mais je crois malgré tout que l’art peut créer des déplacements, parfois très subtils. Pas nécessairement des “épiphanies écologistes”, mais des moments de friction, de doute ou de prise de conscience. Une installation, une image ou une expérience physique peuvent soudain rendre perceptibles des réalités qui restent habituellement abstraites : les chaînes d’extraction, les flux de ressources, les territoires invisibilisés derrière les objets ou les infrastructures du quotidien.
Ce qui est intéressant à Genève, justement, c’est cette proximité presque paradoxale entre ces systèmes économiques globaux et les institutions culturelles. La ville concentre à la fois des acteurs majeurs du commodities trading, des organisations internationales, des espaces de recherche et un tissu culturel très actif. Cette tension fait partie du contexte même de la Biennale.
Je ne crois pas non plus à une position morale simple où l’art serait totalement “extérieur” à ces logiques économiques. Les institutions culturelles, les fondations, les collectionneurs ou les artistes évoluent eux aussi dans des systèmes de financement, de pouvoir et de circulation globale. L’important est peut-être moins de prétendre à une pureté impossible que de réussir à ouvrir des espaces où ces contradictions peuvent être rendues visibles et discutées publiquement.
Et puis il ne faut pas sous-estimer la capacité des œuvres à agir dans le temps. Certaines expériences artistiques restent longtemps en nous sans produire immédiatement un changement spectaculaire. Elles déplacent progressivement notre manière de voir, de relier des réalités ou de percevoir notre responsabilité dans certains systèmes. À mes yeux, c’est déjà une forme d’impact.
L’humanité est en train de vivre une période de grande violence et d’instabilité, des guerres, des génocides. Lorsque l’humain est déshumanisé afin d’être éradiqué, est-il encore possible de se reconnecter avec le monde du vivant ?
Je pense justement que ces violences montrent à quel point les mécanismes de domination sont liés. La déshumanisation des populations, les guerres, les logiques coloniales ou génocidaires s’accompagnent presque toujours d’une destruction des territoires, des ressources et des milieux de vie. Il existe souvent une continuité entre la manière dont on traite certains humains et la manière dont on exploite le vivant.
Dans ces périodes de brutalité, se reconnecter au vivant ne signifie pas se détourner du politique ou chercher une forme de refuge naïf dans la nature. Au contraire. Cela peut être une manière de réaffirmer des relations d’interdépendance, de vulnérabilité partagée et d’attention à ce qui nous relie.
Je crois aussi qu’il faut se méfier d’une vision romantique de la “reconnexion”. Nous faisons déjà partie du vivant, même lorsque nous l’oublions ou lorsque nous le détruisons. La question est plutôt : quel type de relation voulons-nous entretenir avec le monde qui nous entoure et avec les autres formes de vie ?
L’art ne peut évidemment pas répondre à la violence du monde à lui seul. Mais il peut parfois créer des espaces où l’on ralentit, où l’on ressent encore quelque chose, où certaines formes d’empathie ou de perception restent possibles malgré la saturation des images de guerre et de catastrophe.
Dans une époque où beaucoup de discours cherchent à fragmenter, opposer ou déshumaniser, maintenir des espaces sensibles, collectifs et attentifs au vivant me semble déjà constituer une forme de résistance culturelle et politique.
Visuels :
- Jeewi Lee & Phillip C. Reiner, Tidal Memories, plage de Dadaepo, Corée du Sud, 2025. ©Busan Biennal Organisation. Des œuvres sur toile de Jeewi Lee seront visibles à la villa du parc, des sculptures sur le parcours de la Voie verte, et des instructions dans la Commune de Thônex.
- Seba Calfuqueo, FOLIL, 2025. ©Seba Calfuqueo. Deux séries de photographies de Seba Calfuqueo seront visibles sur des displays spéciaux le long de la Voie verte.
- Yuri Ancarani, Il Capo, 2010, Italy, vidéo de 15 min. © Yuri Ancarani. Cette vidéo sera visible à la gare de Chêne-Bourg dans le cadre du projet MIRE, ainsi qu’à la Villa du Parc à Annemasse.
Pratique : Biennale de l’Art et de la Nature Urbaine, Ressources Sensibles.
Discover the project → (re)connecting.earth
Une promenade trans-frontalière entre art et sciences, le long de la Voie verte de Genève à Annemasse, pour explorer les ressources naturelles qui façonnent notre quotidien. Du 28.04. au 14.06.2026 à Genève.

Depuis 2021, la Biennale (re)connecting.earth cherche à raviver un lien et à intensifier notre attention à la nature en ville, à travers l’intervention d’artistes. Cette troisième édition, intitulée Ressources sensibles, se concentre sur les ressources naturelles : leur nature, leurs usages, et ce qu’elles impliquent dans nos vies quotidiennes. Vingt artistes y présentent plus de cinquante œuvres – installations, photographies, sculptures, œuvres-instructions et vidéos – déployées de la gare des Eaux-Vives à la Comédie de Genève, jusqu’à la Villa du Parc, en suivant la Voie verte. Les œuvres permettent d’approcher des ressources naturelles dont, souvent, nous ne connaissons que le nom ou une infime partie des usages. Elles invitent à les visualiser de manière indirecte, parfois poétique, et à intégrer les effets de leur exploitation sur les écosystèmes, tout en réactivant une attention à l’environnement immédiat.
Par la traduction des formes, la compilation d’images ou la mise en scène, les artistes proposent une autre lecture des échanges et des mécanismes d’extraction, de transformation et de consommation, ainsi que de leurs effets. Ils rendent perceptibles des processus complexes, souvent éloignés de notre expérience directe. Ces propositions ouvrent aussi des perspectives sur les systèmes politiques et économiques dans lesquels ces ressources s’inscrivent, et sur les relations qu’ils entretiennent avec les milieux qu’ils transforment. Sont-elles finalement tant que cela une bénédiction ? Que ce soit à l’intérieur de la Comédie ou de la Villa du Parc, sur les écrans des gares des Eaux-Vives et de Chêne-Bourg, ou le long de la Voie verte à Chêne-Bougeries et à Thônex, les œuvres invitent à ralentir, à observer et à reconsidérer la place que nous occupons au sein de ces flux de ressources.
Pour prolonger ces expériences et ces réflexions, un programme d’ateliers, de conférences et de projections accompagne les six semaines d’exposition.*
*L’exposition à la Villa du Parc se prolonge jusqu’au 20 septembre 2026, et à la Mich’Line de Thônex jusqu’au 24 juillet 2026.






