Kourtney Roy

par L'Art à Genève
23 juillet 2020

"J’ai envie de faire partie des mondes que je photographie. Je suppose que c’est une façon de vivre plusieurs vies et d’être capable de jouer les histoires qui sont dans ma tête. Une sorte d’évasion dans un monde fantastique qui n’appartient qu’à moi."

Née au Canada en 1981, vous vivez aujourd’hui à Paris. En 2007, vous obtenez la mention spéciale spéciale du Prix Picto de la Jeune Photographie de Mode.

En 2012, Emily Award. En 2014, Carte blanche PMU et vous êtes nominée au Prix Elysée.

En 2018, Carte blanche Pernod Ricard.

L’album « California » a été édité par les éditions Louis Vuitton.


Comment êtes-vous arrivée en France ?

I had done an exchange program at the Beaux-Arts in Paris when I was in university. I decided to return after graduation to see what it would be like to live in a different country and speak a different language. I have been in Paris ever since.

J’ai fait un programme d’échange avec les Beaux-Arts de Paris lorsque j’étais à l’université.

J’ai décidé d’y retourner après l’obtention de mon diplôme pour voir ce que c’est de vivre dans un autre pays et de parler une autre langue. Depuis je suis à Paris.



Est-ce que la photographie de mode vous a aidée à vous faire connaître ?

Not very much. I feel that my artistic work is much more known than anything I do in fashion or commercial work.

Pas vraiment. J’ai l’impression que mon travail artistique est plus reconnu que ce que je fais dans la mode ou la publicité.



Comment intégrez-vous la photographie dans votre quotidien ? Quelle place tient-elle ?

My projects, ideas and practice are always present. Even on vacation I am often working on ideas and developing projects. It’s a continual preoccupation, and it is not something that is easily left “at the office” at the end of the day. I am continually trying to enrich my cultural, visual and theoretical culture… it is a bit daunting sometimes.

Mes projets, mes idées et ma pratique sont toujours présents. Même en vacances, je travaille souvent sur des idées et je développe des projets. C’est une préoccupation continue et ce n’est pas quelque chose que je peux facilement « laisser au bureau » à la fin de la journée. J’essaye en permanence d’enrichir ma culture visuelle et théorique. C’est un peu intimidant parfois. 


Comment construisez-vous vos séries ? 

I usually have an image, or a series of images, that arise in my imagination and circulate within it endlessly. These can eventually turn into “ideas” or “concepts” that I try to explore and develop through research and creative analysis. At this point in time I also start organizing the more practical side of the project. Where do I want to do the work? Why? Is it feasible financially? What sort of props and clothing do I want? What locations are available? Etc… All of this is can take place over a 6 month period before I actually start the create the physical project.

J’ai d’habitude une image ou une série d’images qui apparaît dans mon imagination et qui circule sans cesse.  Ceci donne éventuellement lieu à des idées ou des concepts que j’essaie d’explorer ou de développer à travers des recherches et des analyses créatives. 

C’est à ce moment aussi que je commence à organiser le côté plus technique et pratique du projet. Où ai-je envie de travailler ? Pourquoi ? Est-ce faisable financièrement parlant ? De quel genre d’accessoires, de costumes, ai-je besoin ? Quels lieux sont disponibles ? Etc. Tout cela peut prendre plus de six mois, avant que je ne commence à créer matériellement le projet. 



Votre nouvelle série exposée à la galerie Airproject à Genève a été réalisée pendant le confinement, comment avez-vous vécu cette période ? 

I was in the countryside, in a small village in Normandie. I had brought all my photo equipment and post-production station so that I could still get work done. When I had time I would garden. My life did not really change from my daily life since I am working most of the time at home alone, in my pajamas, eating raw broccoli and hiding from the world.

J’étais à la campagne, dans un petit village en Normandie. J’avais apporté tout mon équipement photo et ma station de post production, comme ça, je pouvais continuer à travailler. 

Lorsque j’avais du temps, je jardinais. Ma vie n’avait pas vraiment changé du quotidien usuel, parce que je travaille la plupart du temps seule à la maison, en pyjama, en mangeant des brocolis, cachée du monde.  



Cette série est-elle comme un journal intime ?

I would not say that exactly. It is more like a fantastical exploration of a post-apocalyptic scenario where one is supposed to know how to take care of oneself alone. I grew up in the forest in Canada, my dad is a reclusive hermit who has been living most of his life as a survivalist. I feel that living the life I do now has created a gap between the different “knowledges” that I once had and what I possess now and how unprepared actually I am if a state of prolonged emergency occurred.

Je ne dirais pas exactement ça. C’est plus comme une exploration fantastique d’un scénario post apocalyptique où chacun est supposé savoir comment s’occuper seul de soi-même.

J’ai grandi dans la forêt au Canada, mon papa est un ermite reclus qui a vécu la majorité de sa vie comme un survivant. J’ai l’impression que de vivre la vie que j’ai maintenant créée, a généré un fossé entre les différentes connaissances que j’avais et ce que je possède aujourd’hui et comme je ne suis finalement pas préparée si un état d’urgence prolongé arrive.


« L’exposition est virtuelle » – Que pensez-vous de ce dispositif ? Pensez-vous que les œuvres sont appréciées de la même manière lorsqu’il y a « dématérialisation » ?

The work definitely reaches a wider audience because of the digital platform.

On the other hand, seeing a work in front of me physically can have a disarming and surprising effect. Although it is a good alternative to get artist’s works out there in these times of Covid, I feel that it does not quite replace the physical and visual reception of a work.

Le travail a réellement atteint une large audience grâce à la plateforme digitale. 

D’un autre côté, voir le travail devant moi physiquement peut avoir un effet désarmant et surprenant. Bien que ce soit une bonne alternative pour que le travail d’un artiste puisse être regardé en ces temps de Covid, j’ai le sentiment que cela ne remplace pas tout à fait l’accueil physique et visuel d’un travail artistique. 


Dans la plupart de vos photographies vous êtes votre propre modèle, pourquoi ? Cela vous donne-t-il une liberté plus importante ? Qui vous photographie ?

I want to become a part of the worlds I photograph. I suppose it is a way to live multiple lives and be able to enact the stories inside my head. A sort of escapism into a fantasy world that is all my own.

J’ai envie de faire partie des mondes que je photographie. Je suppose que c’est une façon de vivre plusieurs vies et d’être capable de jouer les histoires qui sont dans ma tête. Une sorte d’évasion dans un monde fantastique qui n’appartient qu’à moi. 


Quelle place attribuez-vous à la Femme dans vos photographies ? 

I have never thought about my work in this way! This is not really a topic that I have ever concerned myself with. Although I appreciate work of artists  hat do explore such ontological topics,  my little world is more concerned with fantasy, the uncanny and the imaginary.

Je n’ai jamais pensé mon travail de cette façon. Ce n’est pas vraiment un sujet auquel je me suis confronté. 
Bien que j'apprécie le travail des artistes qui explorent de tels sujets ontologiques, mon petit monde est plus concerné par la fantaisie, l'étrange et l'imaginaire.



Vos photographies sont très narratives, le cinéma vous a-t-il influencée ? Est-ce que vous racontez des histoires ? 

I love films. Cinema has a large influence on my work. I find the film-still to be such poignant and captivating imagery. I don’t try to tell literal stories, but I like to explore the ambiguity of the frozen image in order to suggest a larger and mysterious story. I like to think of it as though they are instances taken out of an unknown film. I leave the “meaning” or interpretation of my work as open ended as I can. I find it quite boring when artists present an analysis of their work that is over determined and leads us by the hand to meaningful revelation. Often a piece’s arresting qualities resides in its enigmatic status and elusive relation with the world around it.

J’adore les films.

Le cinéma possède une grande influence sur mon travail. Je trouve que les photographies de film possèdent un imaginaire si poignant et captivant. Je ne cherche pas à raconter des histoires littéralement mais j’aime explorer l’ambiguïté d’une image figée, suggérer une histoire plus vaste et mystérieuse. J'aime y penser comme s'il s'agissait d'instances tirées d'un film inconnu. Je laisse le « sens » ou l'interprétation de mon travail aussi ouvert que possible. Je trouve ça assez ennuyeux quand les artistes présentent une analyse de leur travail qui est trop déterminée et quand il nous conduit par la main à une révélation significative. Les qualités saisissantes d’une pièce résident souvent dans son statut énigmatique et sa relation insaisissable avec le monde qui l’entoure.


Quel appareil utilisez-vous de préférence ?

I have a Nikon D800

But I sometimes use various polaroid cameras and film cameras.

J’ai un Nikon D800. 

Mais parfois j’utilise divers appareils photo polaroid et appareils photo argentiques.


L’esthétique est soignée. Les photos sont-elles ensuite retouchées, les couleurs over flashy ? 

Not really, I just use a sort of light filter to heighten the colours, I try to spend as little time as possible retouching as I find most images over-retouched in today’s world and plus I find retouching really boring!

Pas vraiment, j'utilise juste une sorte de filtre de lumière pour rehausser les couleurs, j'essaie de passer le moins de temps possible à retoucher car aujourd’hui, je trouve la plupart des images sur-retouchées et en plus je trouve les retouches vraiment ennuyeuses !


Travaillez-vous avec une équipe ?

I often have an assistant and a hair and makeup artist. But sometimes I find myself working alone as well. It depends on the project and how much money I have!

J'ai souvent un assistant et un coiffeur maquilleur. Mais parfois, je travaille aussi seule. Cela dépend du projet et de combien d'argent j'ai !



Vous sentez-vous proche du travail de Cindy Sherman, Philipe Lorca diCorcia, Erwin Olaf ou encore Gregory Crewdson ?

Maybe close is the not word I would use. I admire and respect immensely all of these artists. I would say that diCorcia and Crewdson have had the biggest influence on my development as an artist. 

Peut-être que proche n’est pas le mot que j'utiliserais. J'admire et respecte énormément tous ces artistes. Je dirais que diCorcia et Crewdson ont eu la plus grande influence sur mon développement en tant qu'artiste.


Quand vous regardez-vos photographies, que vous évoquent-elles ? Un rêve ?

They feel to me like real places, more real than the daily reality that surrounds me. I feel the imaginary is equally important, if not more so, than physical reality.  

Not so much a dream as more of a hidden or secret memory.

J’ai l’impression que ce sont des endroits réels, plus réels que la réalité quotidienne qui m'entoure. 

Je crois que l'imaginaire est tout aussi important, sinon plus, que la réalité physique. 

Pas tant un rêve qu'un souvenir caché ou secret.


Pratique : 

jusqu'au 31 août 2020, visite virtuelle http://www.airproject.ch