Quartier Libre _ Libre comme le Rhône de Robert Hainard

Cerise Dumont
19 février 2026

Dans Libre comme le Rhône de Robert Hainard, les SIG présentent une exposition sensible et poétique dont l’histoire du cours d’eau sert de fil conducteur. L’occasion de (re)découvrir la délicatesse des œuvres de l’artiste genevois, éternellement au service de la nature.

Présentée au Pont de la Machine, dans l’espace Quartier Libre des SIG, l’exposition Libre comme le Rhône de Robert Hainard propose un récit à la fois artistique, historique et écologique, construit autour du fleuve. Organisée par les SIG en partenariat avec la Fondation Hainard, sous le commissariat de Nicolas Crispini, elle explore un territoire où se croisent depuis près d’un siècle deux forces parfois contradictoires : le besoin croissant en énergie et le désir de préserver un environnement encore sauvage.

©)N.Crispini–Hainard_La trace

Dès l’entrée, le parcours se distingue par son sens du détail. L’exposition est organisée en chapitres dans une grande salle aérée, ponctuée de vitrines centrales et d’œuvres accrochées aux murs. De petites empreintes d’animaux du côté de l’entrée indiquent le sens de la visite, tandis qu’un discret bruit d’ambiance aquatique accompagne la déambulation.

® Fondation Hainard_Le brouillard derrière les roseaux givrés

Au cœur de cette traversée se trouve bien sûr Robert Hainard (1906-1999), figure majeure de l’art naturaliste genevois, mais aussi philosophe et précurseur d’une pensée écologique pionnière. Une courte biographie rappelle son engagement, et l’on découvre même une œuvre peinte par son épouse, Germaine, dont la présence affleure à plusieurs reprises dans l’exposition. Hainard observe, dessine, grave et peint les animaux avec une intensité rare : renards, sangliers, blaireaux, et surtout les loutres, véritables muses de l’artiste, qu’il guette durant de longues nuits d’affût au Moulin-de-Vert.

®fondation Hainard_Loutre remontant la rivière

Accueillant toute cette faune, le paysage genevois est également très présent et ne semble jamais avoir lassé le peintre. Les aquarelles de Clair de lune au Moulin de Vert, parfois rehaussées au crayon, témoignent d’une délicatesse presque suspendue. Certaines œuvres flirtent même avec l’abstraction tant elles sont allusives : une forme dans l’eau, une vibration de roseaux, une présence animale suggérée plus que montrée. Un très beau nu de Germaine dans les roseaux s’inscrit dans cette veine : nudité simple, sans impudeur, fondue dans le paysage.

®fondation Hainard_Nuit étoilée au Moulin de Vert

Toujours, l’art de Hainard semble dialoguer avec le parcours du Rhône à Genève, dans une tension permanente entre aménagement et protection. Les planches naturalistes sont saisissantes de précision, avec cette touche légèrement floue, duveteuse, caractéristique de l’artiste. Les compositions, tout comme certains titres — Danse des moucherons au premier jour tiède — possèdent une sensibilité japonisante, comme des haïkus visuels et poétiques.

Mais l’exposition ne se limite pas à l’éloge contemplatif d’une nature libre. Elle rappelle aussi que le Rhône genevois a été profondément transformé au XXe siècle. Jusqu’en 1937, le fleuve suivait encore un tracé façonné par la dernière glaciation. Puis vient l’inauguration du barrage hydroélectrique de Verbois en 1944, réponse à une demande énergétique croissante. Ce chapitre, présenté sur fond de planches de chantier, mêle documents d’archives, plans cadastraux et photographies historiques, inscrivant l’œuvre de Hainard dans un paysage en mutation.

®fondation Hainard_Le Rhône des Roche de Cartigny

Un moment marquant est celui de Verbois nucléaire, où affiches politiques et traces de mobilisation rappellent les combats citoyens qui agitèrent Genève dans les années 1980 face à un projet de centrale nucléaire finalement abandonné. L’exposition met ainsi en perspective l’émergence d’une conscience environnementale locale, souvent en avance sur son temps.

®collection privée_Le creusement du canal en aval du futur barrage de Verbois

Après la mort de Hainard, un autre chapitre s’ouvre : celui de la renaturation. Au début des années 2000, les Teppes de Verbois deviennent un site protégé, marquant une nouvelle manière d’envisager la relation entre énergie et paysage. Et puis, comme un épilogue fragile, l’exposition évoque le retour possible de la loutre : en 2014, des apparitions sont signalées au bord du Rhône, après des décennies d’absence. Gravures anciennes, illustrations de chasse ou de mode composent un chapitre touchant dédié à ce petit animal, symbole d’un équilibre retrouvé — ou espéré.

L’exposition Libre comme le Rhône ne tombe pas dans le piège de l’exhaustivité, mais suit un fil conducteur clair, mêlant art et histoire écologique genevoise avec justesse. Une proposition précieuse, qui rappelle combien certains combats d’hier — entre progrès, énergie et protection du vivant — résonnent aujourd’hui avec une force renouvelée.

 

Pratique : https://www.artageneve.com/lieu/galeries/quartier-libre-sig