
Pierre André Ferrand - Skopia
Pierre André Ferrand expose à nouveau chez Skopia. Les tableaux monochromes présentés ici sont de format ovoïde ou carré avec des bords épais. Des peintures que les fissures viennent traverser comme des stigmates, ouvrant un espace de méditation.
Né à Genève en 1952, Pierre André Ferrand développe depuis plusieurs décennies une œuvre profondément singulière, fondée sur l’épuration, la matière et la lumière.
Loin de toute volonté de représentation, sa peinture monochrome interroge ce qui précède l’image et ce qui peut encore apparaître lorsque celle-ci semble se réduire à l’essentiel.
Le blanc, le silence, le plan, la transparence et l’incision sont devenus les éléments d’un langage pictural qui invite à ralentir le regard. Au fil des années, cette recherche s’est progressivement ouverte à une dimension spirituelle, jusqu’à faire surgir dans son œuvre des signes et des figures liés au sacré, notamment dans les séries IC XC, Cœur transpercé de Jésus et de Marie, Blanc sombre ou encore Métamorphose des plantes.
Rencontre avec l’artiste :
Pierre André Ferrand, lorsque vous repensez à vos débuts, qu’est-ce qui vous a conduit à choisir la peinture comme moyen d’expression ?
Aussi loin que je me souvienne j’ai toujours regardé la peinture avec intérêt et probablement aussi avec admiration. J’ai le souvenir d’une visite au Musée Rath accompagné par ma grand-mère qui fut suivie de journées occupées à redessiner les tableaux qui m’avaient impressionné. Vers l’âge de dix ans mes parents ont accepté que je prenne quelques leçons dans l’atelier d’un peintre. Beaucoup plus tard, l’âge venu, j’ai compris qu’un choix avait été fait depuis longtemps. Je précise qu’il m’a fallu patienter encore un peu pour prendre conscience que la peinture ne raconte pas d’histoire, qu’elle ne fait récit de rien, pour découvrir que l’expression picturale laisse transparaître une présence autre. Le passage par l’école d’art à Genève (ESAV) contribua à cet éveil, il fut même déterminant. De l’apprentissage des techniques traditionnelles de la peinture à l’étude de la sémiologie de l’image, le programme était éblouissant.
Vos toiles jouent avec la lumière, la transparence, le relief et la forme même du châssis, concave ou convexe parfois. Quelle place accordez-vous à la matière, à la matérialité de l’œuvre dans votre démarche artistique ?
La matérialité de l’objet peint est importante parce qu’il n’y a rien d’autre à regarder. Deux réalités s’unissent ici pour n’en faire qu’une, l’une est matérielle, l’autre formelle. Ainsi le choix des matériaux, le traitement qu’on leur impose, leur agencement et, parce que cela se voit aussi, l’effort que cela a nécessité, tout doit faire l’objet d’une grande attention. L’identité d’une peinture repose sur cette exactitude, tout se voit et tout reste lisible.
Le vide semble avoir autant d’importance que ce qui est visible. Que représente cet espace silencieux ?
Accorder une importance particulière au vide peut sembler paradoxal. Mais il faut comprendre ceci, ce qui est écarté, ou effacé, ce qu’on ne voit pas dans une peinture, reste cependant visible, en réserve dans l’image proposée. Il me semble que cela est vrai pour toute forme d’expression d’ailleurs. Dans les arts visuels c’est particulièrement évident parce que l’œil voit bien plus qu’il ne voit et le regardeur bien mieux qu’avec ses yeux. Ce vide est important, il a sa place. Pensons au silence dans la musique. Le vide fait monter l’eau au sommet des montagnes, écrit Maître Eckhart, et opère bien d’autres merveilles encore. Il s’agit pour celui qui peint, pour celui qui regarde, de ménager un espace à l’intérieur de soi, un espace destiné à accueillir ce qui n’a encore ni image, ni nom. Spirituellement parlant on pourrait appeler cela un état de pauvreté, une pure disponibilité.
Votre travail se concentre sur la présence même de l’image. En quoi constitue cette recherche de « l’image absolue » ?
Dans ses écrits Mondrian note ces quelques mots, qui méritent la plus grande attention : Exercez-vous, écrit-il, dans la claire vision et dans la conservation en vous des images de beauté : à la fin c’est une seule et même image qui demeurera en permanence. Cette intuition est admirable, sa formulation si transparente. Il se trouve que Saint François de Sales dans son Introduction à la vie dévote, avance un conseil assez similaire en parlant de la contemplation : En vous promenant, écrit-t-il, recueillez un petit bouquet de dévotion des considérations que vous avez faites, pour l’adorer tout le long de la journée. Ce sont ici des propos avisés qui donnent des indications précieuses quant à la nature de cette quête, à l’identité de cette image. Pour un peintre cela signifie tendre vers la plus grande simplicité, tout en cherchant à élever le niveau de son art. C’est ce que nous devons nous efforcer d’accomplir. L’œuvre de Giorgio Morandi est en cela un bon exemple, non ?
Vos tableaux portent les traces de stigmates. Comment ou pourquoi sont apparues sur la toile ces incisions, ces fentes, ces déchirures ?
La fissure dans la surface est initialement un accident fâcheux, non prémédité bien sûr, mais perçu d’emblée comme un évènement providentiel. Il faudrait prendre le temps de raconter cela. Cependant l’incident est si particulier, sa résonnance intérieure si personnelle, que cela doit être fait avec prudence. Je suis certain que vous comprenez cela parce que vous êtes aussi une artiste. Ce qui est précieux doit être partagé avec une grande pudeur.
Cette réserve m’invite à partager une autre réflexion, elle concerne la création. Lorsque dans l’atelier, et cela arrive parfois heureusement, s’accomplit un acte véritablement artistique, il implique, je l’envisage en tout cas, que son auteur s’est aventuré déjà au-delà de ses compétences. Ce qu’il dépose est tellement plus grand que lui. Quelque chose lui est confié. Qui ne lui appartient pas en propre. Considéré sous cet angle, mais sous cet angle seulement, on peut dire que tout art véritable est sacré. Lorsque le regard se tourne vers le Ciel. La question qu'il faut se poser est donc celle-ci, le lin fissuré a-t-il laissé passer un peu de cette lumière ?
Vos monochromes invitent à la contemplation, voire à la méditation. Peut-on parler de religiosité dans votre travail ?
Je n’utiliserais pas ce mot. On peut dire pourtant avec raison qu’on y devine une inspiration qui est religieuse, si on admet que tout l’art occidental a d'abord été nourri par la foi. Mais ce mot ne semble plus faire partie de notre vocabulaire, bien que l’art véritable demeure porteur d’une espérance. Je suis certain pour ma part que les artistes restent habités par cette interrogation, parce qu’elle les concerne très directement : qu’est-ce qui donne un véritable sens à la quête de la beauté ?
Après toutes ces années consacrées à la peinture, que cherchez-vous encore à faire apparaître ?
Je crains encore une fois de ne pas répondre directement. Une pensée m’occupe, elle semble avoir un rapport avec la réponse à cette question. Lorsque le peintre se met en quête de la plus grande simplicité, lorsqu’il écarte délibérément tout ce qui peut faire obstacle à une claire expression, il prend le risque de créer une œuvre qui ne sera peut-être pas considérée à sa juste valeur. Il court le risque de n’être aux yeux des autres guère plus qu’un simple, un Idiot, au sens dostoïevskien. Or l’artiste capable de concevoir un tel dépouillement possède en général une vaste mémoire, tant d’éblouissements en effet, tant d’aveuglements aussi. Face à la pauvreté de l’image qu’il contemple le peintre voit bien davantage que ne voient ses yeux. L'image retient le seul nécessaire, en ce sens elle est absolue. Par naïveté, et c’est une preuve de son innocence, il imagine que sa perception, qui est toute intérieure, d’autres la partageront avec lui. C’est une confiance légitime bien sûr, mais elle crée une attente qui peut engendrer la déception. Or l’artiste ne se décourage pas, il connaît le chemin, il est aride, et quand il devient carrément caillouteux, il trouve une nouvelle motivation, il voit qu’au-devant se profile déjà l’œuvre qui manque encore à l’œuvre.
https://www.artageneve.com/lieu/galeries/skopia
jusqu'au 31 octobre 2026 – Galerie Skopia - Genève








